Suivre l’actualité de la mirifique scène indépendante australienne étant un boulot à plein temps, on se contente d’attraper quelques albums à la volée. Aujourd’hui on revient sur cet excellent disque d’Eastlink, passé un peu inaperçu malgré une sortie, il y a quelques mois, chez les incontournables In The Red.
Premier point notable, la présence du petit génie de Melbourne, Al Montfort, dont le CV est de plus en plus vertigineux : UV Race, Dick Diver, Straightjacket Nation, Lower Plenty, Total Control, Snake... Pour la petite histoire, cette hyperactivité lui a même valu d’être embrigadé dans la course au titre de l’Australien de l’année 2013. Le deuxième élément qui a titillé notre curiosité c’est la formation atypique d’Eastlink : quatre guitares et une batterie, soit la recette parfaite pour produire une musique flinguée jusqu’à la moelle.
Et c’est le cas, puisque le quintette fait dans le rock psychédélique lo-fi, ambiance six cordes possédées et chant désabusé. La fabuleuse "Spring St", par exemple, qui engloutit un riff façon the Black Angels sous des couches de saturations acides, des chœurs terrifiants et autres solos sans queue ni tête. De la pure musique de groupe, au songwriting volontairement limité mais à l’assise et la puissance de frappe assourdissantes. On retient également la démoniaque "Overtime", l’instrumentale "Dinnerchat", parfaitement anxiogène, ou encore "What A Silly Day (Australia Day)", passage à tabac introductif totalement jouissif. Sans oublier le rouleau compresseur "Gina" qui nous conforte dans l’idée qu’Eastlink serait une sorte de réponse australienne aux Cosmonauts. À ceci près que les Américains, même s’ils ont d’autres qualités, ne pourront jamais atteindre ce second degré, ce détachement total, qui donnent une saveur si particulière à la musique d’Eastlink.
Alors qu’une adresse mail suffit pour créer un espace d’expression personnalisé (blog, tumblr, etc.), quelques irréductibles continuent à mettre les mains dans la colle UHU, les photocopieuses capricieuses et les agrafes. Et oui, le fanzine n’est pas mort et c’est tant mieux. Il n’y a qu’à faire un tour à l’excellent Salon du Fanzine, qui se tient chaque année à la Bibliothèque Marguerite Duras à Paris, pour se rendre compte que les passionnés de contre-cultures s’expriment toujours avec vivacité à l’intérieur des ces petites publications aux formes aléatoires.
Récemment, on a rencontré deux jeunes bricoleurs rouennais qui se sont lancés dans cette aventure DIY, créant le fanzine musical The Revelator, spécialisé, entre autres, dans le garage et le rock psychédélique. Constatant que l’on avait à peu près les mêmes goûts, on a demandé à Suzy et Julian de nous cuisiner une playlist avec pour thème la révélation, eux, les deux illuminés, qui ont décidé, en 2014, de passer leurs nuits à assembler de jolis bouts de papier au lieu de végéter devant leur ordinateur.
Pour se procurer un numéro de the Revelator il suffit de les contacter ici ou de se déplacer à Rouen du côté de chez De Bruit et d'Encre ou aux Mondes Perdus. Les fanzines devraient débarquer à Paris à la rentrée.
"Il y a dix ou quinze ans, nous pensions que la vraie musique c'était Corneille, Britney Spears et Nuttea. Heureusement, en grandissant, nous nous sommes rendus compte que la vérité était peut-être ailleurs. Beethoven (le compositeur, pas le chien) a dit : La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie. C'est ce qui s'est passé pour nous, et nous avons laissé tomber Nuttea (enfin peut-être pas complètement quand même...). Après l'écoute de cette playlist, nul doute que vous saurez ce que Dieu a fait de mieux sur terre..." Suzy & Julian
Blind Willie Johnson "John the Revelator"
Le re-noi qui nous a révélé le nom de notre fanzine
Blind Blake & the Victoria Royal Hotel Calypsos "Love, Love Alone"
L'aveugle qui nous a révélé qu'en fait Gilbert montagné à coté, c'était de la merde. Et que le calypso était un genre vraiment cool.
The Groupies "Primitive"
La chanson qui nous a révélé que les nuggets ce n'était pas que du poulet reconstitué, mais un truc bien meilleur.
Blue Cheer "Summertime Blues"
Le groupe qui nous a révélé qu'on pouvait faire de la musique couillue de malade mental même avec des cheveux longs
Ty Segall "Oh Mary"
Le mec qui nous a révélé la qualité du garage actuel...et il n'est pas le seul.
Spacemen 3 "Big City (Everybody I Know Can Be Found Here)"
Toutes leurs chansons sont une révélation cosmique.
Les Agamemnonz "Tristes Tropiques"
Le héros grec qui nous a révélé le meilleur groupe de Rouen
The Capitols "We Got a Thing That's in the Groove"
La chanson qui a révélé nos talents de danseurs un soir d'Halloween.
Sudden Death of Stars "Inside Out"
Le groupe qui nous a révélé le tube de l'année.
The Myrrors "Warpainting"
La chanson qui nous a révélé à nous-mêmes (y a un jeu de mot avec miroir / Myrrors, tellement naze que nous nous sommes sentis obligés de l'expliquer...)
Le duo limougeaud Still Charon compte déjà deux EP, HΩME (sorti l’année dernière) et Paved & With Good Intentions qu’ils viennent de partager gratuitement sur bandcamp.Leur musique mêle des mélodies aussi pop que psychédéliques, un son tantôt rugueux, tantôt gracile, le tout magnifié par la voix magnétique de Camille (ex Mountebank). Au petit jeu des références on peut tout aussi bien déceler certaines égratignures lo-fi propre au garage-rock moderne, qu'une décontraction façon indie-rock nineties ou encore un savoir-faire pop ancestral. Pourtant leur musique semble irréductible à ces simples étiquettes. En fait Still Charon ne fait rien d’autre qu’écrire de belles chansons et c’est déjà beaucoup.
On vous rappelle également que vous pouvez les retrouver sur l'excellente compilation Songs Of Nothing 2 du collectif Nothing.
Inspirés par leur nom qui fait référence à Charon, la lune de Pluton, on a demandé à Camille et Florian de concocter une playlist qui soit un vrai voyage intergalactique :
"L'espace, comme la nature, est un lieu infini et inconnu, propice à la contemplation et à la rêverie, une source intarissable d'inspiration pour les expérimentations musicales en tout genre. À un tel point, que le rock psychédélique ne va pas sans son petit frère le Space Rock.
L'image est vraiment bien choisie, puisqu’à l'évocation du genre on imagine déjà la reverbe infinie rouler-bouler dans l'espace comme Sandra Bullock dans Gravity; une sorte de Great Gig In The Sky qu'ils disaient, avec des technologies et des civilisations extraterrestres."
Spacemen 3 "Starship"
Tout est dans leur nom, un esprit qu'on pourrait résumer ainsi : taking drugs to make music about space to take drugs
Spiritualized "Ladies and Gentlemen We're Floating Into Space"
Jason Pierce, variation sur le thème.
Warlocks "He Looks Good in Space"
Depressing space song
Hawkwind "Space Is Deep"
Hawkwind inventeur de la space épopée avant George Lucas.
Robert Wyatt "Alien"
Prends ton ticket pour Venus
Slowdive "Soulvaki Space Station" We are travelling at warp speed
Pink Floyd "Astronomy Domine"
Shiny Diamond synesthésique de Syd Barret gravitant autour de Jupiter Saturne Oberon, Miranda, Titania, Neptune Titan.
Yo La Tengo "Superstar Watcher"
Contemplation melody
Galaxie 500 "Leaving The Planet" You said that I could bring my guitar, you said it's time to leave the planet [...] time to leave the capsule if you can ?
The Everywheres sont arrivés ici par une porte dérobée. Après une première écoute, leur musique m’apparaissait comme l’archétype d’une certaine pop psychédélique, joliment enrobée dans un son analogique et lo-fi, mais finalement sans sève. Ils ont été sauvés par une pulsion d’exotisme, lorsque j’ai découvert leur ville d’origine, Halifax en Nouvelle-Ecosse. Quelques clics plus tard je me promenais sur cette péninsule canadienne inconnue pour moi, porté par le son de leur premier LP. La balade sur StreetView, dans des paysages intrigants où l’océan côtoie la forêt, s’est terminée dans un cul-de-sac, quelque part au nord, avec la magique "What It Grow" qui semblait faire onduler l’eau à l’horizon. J’ai alors pris toute la mesure de la musique des Everywheres, taillée pour l’errance.
Ce premier LP a été pressé en nombre limité par le label US Father / Daughter. Les huit chansons qui le composent s’inscrivent dans la lignée sonique de plusieurs groupes actuels, comme White Fence, Blackfeet Mystic Braves ou les Young Sinclairs ; ceux-là même qui aiment manipuler la pop psychédélique avec la plus grande délicatesse. Si des titres comme "Other State", "Watch it Grow" ou "Strangers Below the Wire" se détachent, le disque fait tout de même preuve d’une certaine linéarité, tissant des ambiances qui devraient laisser de côté les plus hargneux, insensibles aux mélodies cristallines envoûtantes. Pour les autres, il n’y a qu’à s’abandonner dans ces nappes de guitares gavées de reverb, extraites d’un rêve étrange et nébuleux.
Je vous conseille également leur première cassette, Slow Friends, d’une volupté égale, mais où le son des Everywheres prend une tournure plus folk et indie-pop, quelque part entre Real Estate et Campfires. On y retrouve quelques superbes chansons comme "Slow Friends", "Tripping", "Frightened Face" ou encore "Breeze Friends", jouées avec une décontraction tellement communicative qu’elles se transforment en ode à la glande.
En avril dernier, le label londonien Italian Beach Babes a sorti le premier E.P de Theo Verney sous format cassette. Sobrement nommé T.V E.P, celui-ci n’a rien pour déplaire. Par doses exquises et bien mesurées vous pourrez goûter des notes psyché et indie suaves, des riffs garage enjoués, des poussées grunges charnues, peut-être même quelques intonations prog et stoner capiteuses. Bref un breuvage incroyablement doux et percutant à la fois. Quand, en traînant sur le site du label, j’ai appris que le jeune homme (22 ans), résident de Brighton, avait tout enregistré seul chez lui, j’ai été d’autant plus bluffée. J’ai voulu en savoir plus.
Explique-moi comment tu travailles et quelle est la genèse de T.V E.P ?
T.V E.P est le résultat de mon projet solo après mon départ du groupe dans lequel je jouais avant (dont il ne tient pas à parler). J’enregistre et je joue tous les instruments moi-même. Je commence avec quelques idées à la guitare et puis je construis la chanson en y ajoutant des couches successives.
Qu'est-ce que tes paroles racontent ?
Généralement elles reflètent mes sentiments et mes pensées au moment où j’écris. Certaines peuvent être très abstraites.
Comment ta collaboration avec Italian Beach Babes Records a démarré ?
Mes potes Boneyards ont sorti un de leurs EP avec eux, alors je leur ai envoyé un email, tout simplement.
T.V E.P est disponible seulement sur cassette, qu’est-ce que tu penses de ce support ?
Les cassettes c’est génial. C’est peu cher à produire et en même temps ça permet d’avoir quelque chose de physique à posséder.
Peux-tu me dire quelques mots sur l’artwork de T.V E.P ?
Le dessin est de Tatiana Kartomten. Je voulais que ça représente l’ennui, la frustration et je trouve qu’elle sait capturer ces sentiments d’une très belle façon. Les chansons de l’E.P tournent autour de ces sujets.
Les dessins de Tatiana Kartomten sont aussi sur des pochettes de projets de Ty Segall (Sloughterhouse et Fuzz). Tu te sens proche de ce qu’il est, de sa musique ?
Ty est un type super. J’ai joué avec lui l’année dernière, c’est un très bon souvenir, un des meilleurs concerts où j’ai pu aller. J’aime bien sa philosophie d’enregistrer beaucoup de musique, à tour de bras, j’essaye de faire pareil.
Qui joue avec toi sur scène ?
Mes meilleurs amis : Joe "le Humble" et Alex "batterie saignante Murphy".
Comment est la scène musicale à Brighton en ce moment ?
Je trouve que la scène là-bas craint plutôt. Il n’y a pas grand monde qui va aux concerts. Mais il y a de bons groupes, comme Birdskulls que je produis et qui sont de bons amis. Le Green Door Store est probablement le meilleur endroit où aller.
Tu produis d’autres groupes ?
Je suis producteur, c’est mon job. C’est cool parce que je travaille souvent avec des amis et ça me permet aussi de m’ouvrir à un large éventail de genres.
Plus généralement qu’est-ce que tu penses de la scène rock anglaise aujourd’hui ?
Je pense que de manière générale elle va de mieux en mieux, sans aucun doute. Il y a beaucoup de petits labels qui sortent de très bonnes choses comme Art Is Hard, Italian Beach Babes, Hate Hate Hate…
Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?
En ce moment j’écoute surtout Black Sabbath qui est mon groupe préféré depuis que je suis enfant, et aussi Uncle Acid et les Deadbeats. Des trucs assez heavy en fait, des groupes comme Sleep et Electric Wizard.
T’as écouté le dernier Black Sabbath d’ailleurs ?
Il est super cool. De toute façon un truc impliquant Rick Rubin et Sabbath ne pouvait être qu’une tuerie.
Est-ce que tu as des influences cachées ? Des trucs que tu aimes écouter mais qu’on n’entend pas vraiment dans ta musique.
J’adore le hip hop, Mobb Deep, Nas et M.O.P font partie des trucs que j’aime le plus écouter.
Comment tu décrirais ton propre son ?
Du grunge garage psychédélique ?
Quelle est la dernière œuvre que tu as vraiment aimé, qui t’a touché ? Ça peut être un album, un film, un roman, un dessin, n’importe quoi.
Je n’arrive pas vraiment à me souvenir de quelque chose qui m’ait touché…Je pense que voyager dans des endroits cool m’aide à me renouveler, à m’inspirer.
Présenté comme les chutes de Floating Coffin, le dernier album studio de Thee Oh Sees, l’EP Moon Sick est sorti en avril dernier à l’occasion du Record Store Day .
J’avais émis quelques réserves sur Floating Coffin, un excellent disque certes, mais où la troupe de John Dwyer pêchait parfois par facilité, notamment sur quelques morceaux kraut-punk qui avaient du mal à décoller. Un style nerveux et psychédélique, désormais la marque de fabrique du groupe, que l’on retrouve ici sur "Human Be Swayed", une chanson cool mais finalement sans surprise, tant les Oh Sees semblent capables de produire ce genre de schémas en série.
Une vraie chute de studio en somme, heureusement entourée de trois autres morceaux plus aventureux. "Grown In A Graveyard" d’abord, transpercé par des bidouillages électroniques et où Mike Shoun se transforme en boite à rythmes impitoyable. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que Dwyer ait composé ce titre au moment où il préparait la réédition des maniaques La Machine chez Castle Face. "Sewer Fire" ensuite, où Lars Finberg de the Intelligence vient infecter le son des Oh Sees de touches post-punk vivifiantes. L’EP se termine avec "Candy Clock", friandise de pop-sixties agrémentée de Kelley Stoltz au clavecin et de Kristen Dylan Edrich (the Mallard) au violoncelle. Un très bon EP donc, qui élargit un peu plus la palette sonique de Thee Oh Sees.
Après la chronique du deuxième album de Dick Diver, on continue notre petit focus sur le label australien Chapter Music avec les cinq filles de Beaches, auteurs de She Beats, un puissant disque aux réverbérations shoegaze et psychédéliques.
Beaches était déjà apparu sur les radars indie en 2008 avec son premier LP. Le petit engouement qui a suivi la sortie a permis au groupe d’aller jouer aux Etats-Unis et notamment de se faire inviter aux All Tomorrows Parties et à l’Austin Psych Fest. En souvenir elles enregistrent même un 4 titres (Eternal Sphere) pour le label new yorkais Mexican Summer. S’en suit une période plus calme pendant laquelle Beaches peaufine à Melbourne ce She Beats. Un disque qu’elles ont imaginé comme une œuvre collective et qu’elles ont pu travailler sereinement au Transient Studio, l’antre de Jack Farley.
She Beats est un album assez curieux qui, sous ses faux airs d’énième manifeste indie/noisy lambda, se révèle être une œuvre ambitieuse et grandement maîtrisée. Sur 11 titres, on ne trouve finalement que deux chansons répondant au format pop classique : la sautillante "Send them away", parfait single, et "Runaway" qui clôt le disque avec ses guitares catchy et son refrain léger. Pour le reste Beaches fait front, construisant des chansons où la puissance est de rigueur. Une partie de l’album est sous le signe d’un shoegaze qui, à la manière de leurs compatriotes the Laurels, convoque les vapeurs assourdissantes de Ride ("Out Of Mind", "Dune", "Weather"). Si la production est impeccable (joli travail sur les voix, basse monumentale), le disque ne se repose pas sur ce son et va chercher des compositions toujours plus sinueuses. "Distance" fait dans la transe tranquille avec ses cinq minutes de kraut-indie non sans rappeler Yo La Tengo. She beats comporte également quelques pistes instrumentales, et notamment "Granite Snake", énorme morceaux défoncé qui s’envole très haut. La deuxième partie du disque investit d’ailleurs des contrées plus psychédéliques. On retient par exemple la suante "Veda" avec ses tambours tropicaux et une guitare tout droit sortie de White Light/White Heat. Captivant et enivrant, She beats bat aux rythmes fracassés de ses aventurières soniques dont on attend déjà avec impatience le prochain LP.
Punching Joe
♦ Lire la première partie du focus sur le label Chapter Music. ♦Ecouter le premier LP de Beaches sorti en 2008 sur le label Mistletone records.
Aujourd’hui pas de sortie fraîche pour ce billet musical mais plutôt un bond fracassant en arrière. Nous sommes au début des années 90, le grunge hurle littéralement sa désillusion aux oreilles du monde et hisse Kurt Cobain au rang d’icône. Parmi les groupes de Seattle qui pullulent, l’un d’eux décide d’allier la rage ambiante aux vapeurs du psychédélisme : Love Battery. Retour sur une merveille.
Love Battery
En 1989, Ron Nine cherche de nouveaux compères après la dissolution de son groupe Room Nine. Il s’entiche alors du guitariste Kevin Whitworth, du bassiste Tommy Bonehead et du batteur Dan Peters, plus connu aujourd’hui pour ses prestations au sein de Mudhoney. Ce dernier quitte rapidement la formation balbutiante et est remplacé par Jason Finn pour leur première sortie chez Sub Pop, le single Between the Eyes. Le groupe qui n’était pas tout à fait satisfait du titre avait finalement eu une révélation en écoutant le tremolo sur le morceau des Smiths, "How soon is now ?", lors d’un bourlingage en voiture.
Au mois de février 1992, un très bel album du même nom paraît, toujours chez le label phare de Seattle. Le disque annonce la couleur : un ancrage dans le son heavy propre aux nineties, un amour certain pour la pop sixties, une passion non dissimulée pour les guitares fuzz et un penchant pour le punk rock seventies (le nom Love Battery étant d’ailleurs emprunté à un titre des Ramones).
Mais c’est avec Dayglo, sorti la même année, que Love Battery atteint l’apogée de cette singulière alchimie. Les dix pistes explorent à la perfection ces influences assumées et nous projettent aussi bien dans des rengaines psyché délicieuses ("Blonde", "Out of focus") que dans des pulsations hard qui nous flinguent la cervelle ("See your mind", "Cool School"), le tout, avec un absolu et constant sens de la mélodie. Le groupe, sans s’être émancipé entièrement du son grunge local, s’en est servi de base pour une construction musicale plus complexe et s’est positionné en marge du mouvement, à l’instar d’une formation comme Screeming Trees.
Après l’acmé que fut Dayglo, le groupe a connu de nouveaux changements d’effectif (dont un retour éclair de Dan Peters) et a sorti trois autres albums : Far Gone en 1993, Straight Freak Ticket en 1995 et Confusion Au Go Go en 1999.
"Fuzz Factory" sur l'album Straight Freak Ticket. Le clip, tourné à Vegas, est inspiré du livre Fear and Loathing in Las Vegas d'Hunter S. Thompson.
Suite à quelques reformations éphémères, le temps de concerts, Love Battery laissait entendre en 2012 que l’enregistrement de nouveaux morceaux était prévu…
Quiconque a un jour croisé la route de Thee Oh Sees pourra témoigner de l’expérience incroyable que représente un de leurs concerts. Cristallisant toute leur folie au service d’une interprétation maniaque, les Californiens font partie de ces grands groupes capables de rendre une bonne chanson géniale une fois prise dans le tourbillon d’un face à face avec le public.
Ce clivage studio/live rend parfois l’écoute d’un album des Oh Sees frustrante. Les premiers enregistrements, bien qu’excellents, péchaient par manque d’homogénéité, notamment dans la production, tandis que les suivants n’arrivaient que par séquence, à restituer le climax si particulier de leurs prestations scéniques. Warm Slime en est l’exemple parfait. Si l’on met de côté les deux faux albums solo de John Dwyer que sont Putrifier II et Castlemania, la discographie de Thee Oh Sees est finalement assez bancale. Seul Carrion Crawler/The Dream (2011) a su franchir un cap. Le disque, en apparence casse-gueule (un double EP), s’est avéré être leur enregistrement le plus abouti, porteur d’un son kraut-punk unique. Une telle prestation jusqu’au-boutiste ouvrait la voie à Floating Coffin, qu’on imaginait encore plus radical et possédé.
Peu habituée à se la jouer diesel, la machine se lance dans une explosion de nitroglycérine avec "They come from the mountain". Tendue et nerveuse, la chanson reprend les choses là où Carrion Crawler les avait laissées. Cette introduction galopante est dans la foulée écrasée par le char d’assaut "Toe Cutter-Thumb Buster", qui déploie un son heavy-dark complètement inattendu. Sur Putrifier II John Dwyer laissait entrevoir son côté sombre ; ici, pris dans la démence rythmique imprimée par sa bande, cet aspect explose au grand jour, plus puissant et anxiogène. Thee Oh Sees s’enfoncent alors dans les entrailles monstrueuses d’une bête cauchemardesque avec "Stawberries 1+2" et "Night Crawler", avant de ressortir titubant pour balancer un "Minotaur" cabossé et magnifique.
Malheureusement le reste de Floating Coffin n’est jamais à la hauteur de cette poignée de chansons vénéneuses. "Tunnel Time" tente le coup le tube régressif à base de "lalalala" et de riff carnassier, mais paraît perdue dans cette ambiance enfumée. Les autres titres qui complètent la tracklist ("Floating Coffin", "Maze Francier"…) ne sont que des ébauches kraut-psyché appelant à une orgie entre épileptiques mais, finalement, ne font voir ni chair fraîche ni giclées de bave. Une situation d’autant plus frustrante qu’on retrouve un Petey Dammit au sommet de son art, décidé à faire tout péter à l'aide de sa basse. Le cul entre deux chaises, Floating Coffin s’aventure dans des territoires inexplorés, sans oser s’y perdre. Thee Oh Sees n’en sont plus à un suicide commercial prêt, alors remplir une face avec un trip germano-psyché-intergalactique était tout à fait à leur portée.
Découverts du côté de chez Requiem pour un Twister, les américains de Bad Indians nous avaient convaincu avec leur précédant 45 tours, the Path Home. Ils y jouaient une pop-psyché foutraque juste comme il faut, parcourue d’effluves garage, voire indie-pop. Sur ce nouveau EP, sorti au printemps 2012 sur Urinal Cake Records, ils affirment un peu plus leur son.
La face A, excellente, débute par un joli arpège, celui de "Sun People", une chanson pop un brin étrange mais au refrain accrocheur. "If I had a chance" enquille dans une vaine très indie-pop avec quelques relents psyché succulents. Deux chansons où l’on retrouve donc ce son typique des Bad Indians, mêlant des influences a priori hétéroclites, mais qu’ils savent marier astucieusement.
La face B s’aventure elle dans un rock-pysché plus velu. Moins grelottant, le clavier s’affirme sur "Hate" et pose les bases d’un morceau à la rythmique lourde et aux guitares décomplexées. Sur "The Other Side", ils enfoncent le clou et balancent un titre enlevé, dans un pur style "Austin", avec notamment un riff dont le groove rappelle fortement les 13th Floor Elevators.
Sun People confirme donc tout le bien qu’on pensait des Bad Indians. Ils s’imposent un peu plus comme un groupe à la personnalité musicale forte, capable de varier son style avec intelligence et panache. On attend le premier LP avec impatience.
L’art de la reprise. Si elle est parfois peu excitante et inutile, elle reste pourtant essentielle dans l’histoire de certains courants musicaux contemporains. Le garage sixties par exemple, qui a construit son identité en réinterprétant avec fureur certains standards du rock’n’roll et du RnB. La tradition ayant perduré, les jeunes pousses d’aujourd’hui n’hésitent pas, à leur tour, à faire parler leur imagination et à se frotter à la discographie des aïeux.
Et si quelqu’un fait figure de maître en la matière, c’est bien Ty Segall. En plus de construire une discographie colossale, il nous gratifie à intervalles réguliers de reprises dont il a le secret, que ce soit sur LP, 45 tours ou split album. Une manière de se défouler et de rendre hommage aux groupes qui ont compté pour lui. Ainsi il n’y a rien de mieux que de jeter une oreille à ses covers pour en apprendre un peu plus sur le personnage. Sans surprise on découvre un Ty Segall aux références qui dépassent largement les frontières du garage : punk (Chain Gang, Ramones, GG Allin…), glam (Bowie, T-Rex), psyché (Pink Floyd, Captain Beefheart), ou des classiques (Velvet, Brian Eno), Ty n’oublie personne. On a eu envie de regrouper dans une même playlist toutes ses reprises ayant été gravées sur du microsillon depuis qu’il exerce en solo. On a essayé d’être exhaustif mais il est fort probable qu’on en ait oubliées quelques unes, cachées au fin fond d’une collaboration ou d’un 45 tours pressé à 50 exemplaires (de la même manière on n’a pas mis le Ty Rex en entier).
Vingt-trois reprises, plus de quarante minutes de musique : Enjoy !
Cela faisait deux ans qu’on se contentait de leurs fameuses démos, lâchées nonchalamment sur une page Bandcamp. Un peu énervés devant le manque de mises à jour, on s’est résolu à les ranger dans la catégorie des gros branleurs bourrés de talent mais incapables de s’assumer. Erreur. Durant l’été tout s’est accéléré et les Blackfeet Braves ont refait surface, annonçant la sortie de leur premier album. Mis en écoute gratuite, ce LP, qui devrait bientôt se matérialiser sur du vinyle*, est à la hauteur des espoirs qu’on avait placés sur leurs tronches de californiens je-m’en-foutiste.
"Oh So Fine"
Redécouvert par les Growlers et leur autoproclamé son « beach goth », le mysticisme dans la pop trouve avec les Blackfeet Braves son expression la plus envoûtante. Trop souvent monopolisées par les psyché, les mélodies vaudou sont pourtant tout aussi prenantes lorsqu’elles s’expriment à travers des guitares aigrelettes. Car pas besoin de paluches rugueuses pour manipuler ces sonorités et conduire vers le tant convoité « trip » ; les Blackfeet Braves et leur doigté sensible y arrivent tout aussi bien.
Ce premier LP est ainsi parcouru par une espèce de fragilité qui confine au merveilleux. Sans renier les démos, les Blackfeet Braves ont néanmoins voulu affiner leur son. Ils n’ont cependant pas complètement renoncé à leur patine lo-fi si charmante. Si le tube "Trippin’ like I do" perturbe d’abord par sa rythmique plus rentre-dedans, il n’en reste pas moins, au fil des écoutes, une chanson au riff absorbant complètement fascinant. Ces gars sont des orfèvres pop comme on en croise peu souvent. Sur une compo, la sublime « Oh So Fine » par exemple, ils sont ainsi capables de reléguer des groupes comme Real Estateau rôle de simples figurants.
L’imaginaire californien est évidemment au cœur du débat ici. Mais loin des clichés, il est peint avec une sorte de lassitude et de mélancolie qui fait presque passer les plages de LA pour des plaines fantomatiques du Montana. Comme avec les Growlers, on est face à des jeunes plus désœuvrés et lascifs qu’enthousiastes et naïfs. On se met alors à barboter dans leur surf-pop aux accents western avec une nonchalance prononcée, bercés par des couplets langoureux et fouettés par des refrains écumant légèrement sur la nuque.
On pourrait parler plus précisément des chansons : dire à quel point "Cloud 9", "Mystic Rabbit" ou "Misery Loves Compagny", sont géniales, dire à quel point les tremolos dans la guitare nous font fondre, ou décrire en détail les effets sur le métabolisme de ce petit clavier sifflotant et de ces voix chevrotantes, mais ce serait entrer impudiquement dans une expérience qui n’appartient qu’à l’auditeur. A l’aube ou au crépuscule, la musique des Blackfeet Braves brille avec un même éclat noir qu’il est difficile de décrire.
Punching Joe
L'album est en écoute intégrale ci dessous, vous pouvez également faire un tour sur le site du groupe et commander le LP, *disponible depuis février 2013 chez Lolipop Records.
Les Space Padlocks font partie de ces bonnes surprises qu’on a parfois en jetant un œil nonchalant dans les bacs des disquaires. Avec une pochette à l’esthétique Serie B, badigeonnée d’un violet dégoulinant, il a été difficile de résister à soulever la galette pour essayer d’en apprendre plus. Si à ce stade-purement visuel-l’achat était assuré à presque 70%, la vue de la mention « Close Up » au dos a fini de convaincre. Close up est en effet un excellent label français à qui on doit notamment la sortie du très balèze premier LP des Sudden Death Of Stars et divers 45 tours tout aussi indispensables, des Rivals au Dalaï Lama Rama Fa Fa Fa en passant par Périphérique Est, pour ne citer qu’eux. Et cet EP des Space Padlocks est une nouvelle réussite pour Close Up. En quatre chansons les Toulousains imposent un son garage plutôt atypique. "Automatic Waterloo" allie spontanéité crade à la Back From the Grave avec une écriture pop super efficace. D’ailleurs la suivante, "Guru’s Not Dead", fait dans la power-pop lo-fi et vicelarde gavée au LSD. L’autre face est par contre plus planante. "A Question Of Degree" met en avant un chant désabusé sur une instru garage-psyché parcourue de distorsions. Distorsions que reprend la noisy "Sound Of Thunder", qui achève l’EP par des crachats purulents de guitare à l’agonie. On a donc demandé à Thibaut, l’homme à l'origine du groupe, de nous en dire un peu plus sur ce projet.
Qui sont les Space Padlocks ?
Le groupe existe depuis l'été 2010. Nous sommes actuellement quatre. Il y a moi au chant et à la guitare, Jimmy à la basse et aux chœurs, Aurore à la batterie (elle remplace depuis peu Guitoune qui joue sur l'EP et a quitté le groupe il y a quelques mois) et Thomas au tambourin, guitare et orgue (il est arrivé tout récemment). Nous jouons tous dans différents groupes (The Existentialists, Les Cagettes, Moscow Driver, The Deserteurs). On a vraiment beaucoup d’influences mais je dirais qu'on s'est surtout enfilé des groupes 60s (plus précisément la période '66-'68), mais aussi des trucs punk, de la powerpop et pas mal de choses 80s, que ce soit du garage revival, du post-punk ou du pré-shoegaze.
Comment vous définissez votre son ?
Je pense qu'on doit avoir un côté punk, un côté pop bricolée et une tendance à l'impro psyché sur un accord. En fait on doit être assez proche de l’esprit des groupes 80's revivalistes sur les bords qui écoutaient la même chose que nous. Par exemple un type comme David Roback, (Rain Parade, Opal, Mazzy Star), tout comme les Jesus & Mary Chain, Steve Wynn, Daniel Treacy, Nikki Sudden ou encore Spacemen 3. D'après moi, beaucoup de ces gens faisaient le pont, par exemple, entre les Byrds et le Velvet Underground, mais aussi le punk, le post-punk, etc. Ce n’est pas forcément conscient mais je pense qu'on se revendique de cet esprit là.
Dans quelles conditions a été enregistré cet EP ?
On l'a enregistré en deux jours et demi avec Lo'Spider aux manettes à la fin de l'été 2011. C'était vraiment cool et très stimulant de faire ça avec lui. On s'est concentré sur peu de morceaux en fin de compte. Je me souviens qu'il faisait hyper chaud et qu'on buvait des bières à longueur de temps sans jamais parvenir réellement à se saouler. En tout cas on s'est bien marré.
La cover du EP
Quel est votre rapport à la culture garage, le lo-fi ou même l’esthétique DIY ?
En ce qui me concerne j'ai dû m'intéresser à ce qu'on appelle la culture garage il y a un peu plus de dix ans, quand j’avais 17-18 piges, grâce à des trucs comme l'émission de radio Dig It ! découverte par hasard sur une radio locale que je recevais à Muret (20km de Toulouse) ! Quand tu écoutes ça tu trouves un écho au rejet du mainstream. J'avais déjà une culture très globale de la zic' qui m'intéressait et ça m'a vraiment impressionné de prendre conscience de pas mal de trucs. L'idée avec sa propre culture musicale c'est de savoir où creuser, même quand tu n'as qu'une vague idée. Je fais parti des malades qui ont toujours regardé les crédits sur les disques, et qui ont un besoin maniaque de savoir l'année de sortie. Dans ma ville, parmi mes potes, je ne connaissais personne qui écoutait les mêmes trucs que moi. C'était chiant. Quand j'ai eu le permis, puis la caisse, c'est devenu cool pour les concerts et j’ai pu envisager des choses. En fait j'ai fréquenté les concerts sur le tard.
Pour l'esthétique DIY, quand tu décides de faire avec les moyens du bord et que tu fais un maximum de trucs toi-même, tu touches à quelque chose d'assez grisant. La sincérité du contenu est en quelque sorte au max. Après pour le lo-fi, outre la faute de moyen, il y a le charme particulier qu’ont les sons distordus bien sales et le roulis irrégulier obtenu avec un magnétophone par exemple. C’est enregistrer vite, tant que le morceau est encore frais, en restant soi même surpris par son machin ! Inabouti ou pas, on s'en branle. Une des bases de la légitimité de l'esthétique lo-fi repose sur une réalité qui est que très régulièrement la démo d'un morceau défonce plus que sa version studio.
Cet EP est votre première sortie physique en tant que Space Padlock, pourtant en traînant sur votre Bandcamp on trouve pas mal de musique (comme les très cool Tea Break demos). C’est quoi ces enregistrements ?
En réalité je bricole des trucs depuis aussi longtemps que j'ai pu toucher une guitare, même sans savoir en jouer. Ces morceaux je les ai enregistrés en 2008 je crois. C'est en quelque sorte le début des Space Padlocks, lorsque j'ai commencé à les faire écouter avec l'intention de monter un groupe.
Une chouette vidéo accompagnant "A Question of Degree"
Vous êtes basés dans le Sud-Ouest, à Toulouse exactement, tu peux nous décrire l’environnement local, comment c’est de jouer du garage dans les parages ?
Le Sud-Ouest a toujours été riche en bons groupes garage. Perpignan, Bordeaux davantage que Toulouse d'ailleurs. Aujourd'hui, chez nous, dans le garage « actuel » on peut trouver les excellents Shiva & the Deadmen ou lesAngry Dead Pirates. Pour ce qui est des infrastructures, c'est pas l'énergie qui manque, ni les assos, mais plutôt les lieux et parfois aussi le public, qui est certes fidèle, mais un peu restreint. Il y a toujours le Saint des Seins et la Dynamo mais tout le monde est un peu dessus. A mon avis il manquerait une ou deux salles/bars de taille modeste pour faire passer aussi les groupes plus petits, sans faire de gros fours. La situation doit ressembler aux autres grandes villes. Après au niveau de la programmation quand tu fais un bilan annuel, tu es quand même assez surpris par le nombre de bons groupes qui passent ici. On n'est pas si mal lotis.
Comment s’est passée la rencontre avec le label Close-Up ?
On a juste envoyé ce qu'on avait enregistré à quelques labels qui nous bottaient et Close Up a vite répondu.
Quelles sont les meilleures conditions pour écouter les Space Padlocks ?
Je n'en sais rien. Au casque en étant un peu défoncé peut-être bien.
T’écoutes quoi en boucle en ce moment ?
Ça change d'une semaine sur l'autre. Moi là en ces temps-ci j'aime bien écouter 1er album solo de Nikki Sudden, et aussi Teengenerate. Dans ma caisse en ce moment j'écoute DMZ. Tout ça me parle.
Punching Joe
Aussi sur le net :
-Le Bandcamp des Space Padlocks pour écouter l'EP en boucle, et tout le reste
-La page Facebook du groupe et celle de Close Up, pour se tenir au jus.
-Pour acheter l'EP, rendez-vous chez un disquaire sérieux ou sur le site de Close Up
En posant les bases d’un rock-psyché monolithique, fortement teinté de shoegaze, the Laurels avaient frappé fort avec la sortie de Mesozoic, leur premier EP. Les revoilà fièrement armé d’un premier LP, dénommé Plains, à l’artwork alléchant. Étant passé honteusement à côté de Mesozoic à l’époque, c’est plus avec curiosité qu’avec attente qu’on a jeté une oreille à cette sortie. Et bien nous en a pris.
Si les Laurels ont bien un talent, c’est celui d’ouvrir majestueusement leurs disques. Mesozoic nous envoyait directement dans les cordes avec un "Black Cathedral" hypnotique. Ici c’est "Tidal Wave" qui vient nous fracasser. Une chanson qui porte bien son nom ("raz-de-marée"), mais qui pourrait aussi bien évoquer un décollage spatial, tant la puissance sonique mise en œuvre souffle dès les premiers riffs de guitares, transformées pour l’occasion en réacteurs. Un des meilleurs opening tracks entendu cette année qui introduit un disque où les Laurels exposent clairement leur côté shoegaze. Et attention, ici quand on dit shoegaze, ce n’est pas pour désigner de la pop un brin noisy ou un peu éthérée sur les bords. Non, quand les Laurels parlent shoegaze c’est dans le langage de My Bloody Valentine et de Ride, celui des guitares nucléaires qui crachent des riffs vénéneux, celui des basses étouffantes et de batteries assommantes.
"Tidal Wave"
"Traversing the univers" et ses guitares chaloupées à la Tame Impala ainsi que la fabuleuse "Glacier", viennent finir de bâtir cette fusée pensée pour explorer et contempler des galaxies lointaines. Et une fois leur vitesse de croisière atteinte, les Laurels se permettent des variations intéressantes qui ne cantonne pas Plains à un disque de shoegaze monolithique. "This City Is Coming Down" par exemple, portée par un chant brit-pop étonnant, fait dans la pop très classe et laisse entrevoir une facette du groupe insoupçonnée. Ou encore "One Step Forward (Two Steps Back)", pop-song bizarroïde qui se cache sous un apparat heavy surprenant, mais finalement accrocheur. Ainsi sur l’ensemble du disque l’héritage psyché du groupe n’apparait que par petites touches. Il fait néanmoins quelques percées remarquées sur "Sway Me Down Gently", où l’on aperçoit les fantômes des Warlocks.
Bien en place et jamais à court d’idées, ces Australiens (et oui encore !) qui ont la tête dans le cosmos, réussissent avec succès le test du premier LP. Plains est un album intelligent qui sait gérer ses moments de faiblesses ("Manic Saturday" ou "Changing the timeline", moins inspirées mais placées juste après des killer-songs) et qui magnifient ces moments forts, toujours bien aidé par une production irréprochable. Ladies and gentlemen, we are floating in space.
Punching Joe
L'album, sorti sur Rice Is Nice en écoute intégrale sur bandcamp :
Si la plupart des groupes ricains qu’on adore en ce moment nous alimentent en sorties très régulièrement (Tim Cohen, Ty Segall, Thee Oh Sees, etc.), the Growlers, eux, sont plus paresseux. L’excellent EP Hot Tropics, date déjà de 2010, et en 2011 ils n’ont sorti qu’un seul single, néanmoins très bon, Gay Thoughts.
Une frustration d’autant plus intense quand on sait que le groupe a enregistré son nouveau disque à l’automne dernier mais que la date de sortie est toujours inconnue. L’histoire promettait pourtant d’être belle : conviés à Nashville par un fan un peu particulier en la personne de Dan Auerbach des Black Keys, les Growlers avaient une sacrée opportunité pour pondre une pépite dont ils ont le secret. Et si l’enregistrement avec Auerbach s’est bien passé selon leurs dires, c’est l’étape de la postproduction qui a posé problème. Terrés dans leur hangar pourri de Costa Mesa, les Growlers font tout eux même depuis près de six ans, alors quand on essaye de les brider et de les faire entrer dans le moule, ces esthètes de la glande s’énervent ; plutôt crever que de renoncer à leur manière de fonctionner, comme le confesse Brooks Nielsen (chant) au LA Weekly : « On a toujours eu une quantité folle de chansons, on en enregistre tout le temps chez nous. Alors ça nous fait chier quand on nous dit qu’on ne devrait en mettre que 13 sur celui-là. Comme si j’en avais quelque chose à foutre que les gens s’emmerdent avec mes 20 morceaux. »
Heureusement il y a quelques jours l’espoir renait. Nielsen avoue dans une nouvelle interview que les choses avancent plutôt bien, qu’il a a priori mis du tabac dans son oinj et que le disque, composé de 15 chansons, parait-il plus joyeuses, pourrait sortir à l’automne. Dans la foulée de cette annonce, à prendre quand même avec des pincettes, le groupe a même sorti un 45 tours à l’occasion de leur tournée US.
Si les deux pistes ne sont pas mémorables pour du Growlers, le plaisir de les retrouver prédomine sur la qualité intrinsèque des chansons. "Drinking song for kids", beach goth à souhait avec sa guitare crépusculaire et la voix, toujours plus sublime, de Nielsen déclenche quelques mouvements d’épaule chaloupés. Et on excuse même "Uncle Sam’s a Dick" d’être un peu poussive, bien rattrapée par un joli refrain et des rythmiques toujours aussi chill. Alors, on se revoit bientôt les gars, sans faute ?
Punching Joe
>Ci-dessous les deux titres en écoute. Et je conseille vivement la lecture de l'excellent reportage du LA Weekly cité plus haut + une vidéo qui illustre bien l'article >Chronique de Are You in or Out ?
Alors qu’on trouvait déjà indécente la qualité des albums des groupes venant de San Francisco, fallait-il vraiment pousser le bouchon jusqu’à faire des collaborations ? Apparemment oui. Sur Hair, c’est deux des meilleurs songwriters de la baie qui font mumuse ensemble. D’un côté Ty Segall, le prince du garage, qui au fil des albums se montre capable d’à peu près tout. De l’autre Tim Presley, aka White Fence. Moins célébré il est pourtant celui dont les compos sont les plus singulières, une sorte de Syd Barrett en vans.
Sur les 8 chansons, 3 sont signés Presley, 2 Segall et les 3 autres sont écrites à deux. L’album n’en est pas pour autant décousu, car les protagonistes ont trouvé la formule magique pour mêler habilement leurs deux styles et arriver au final à créer un grand album de rock’n’roll, à la fois solide, barré et virevoltant.
Segall et Presley n’ont bien sûr pas bridé leurs écritures respectives. Sur la nonchalante "Easy Rider", la construction et la progression sont purement segallienne, mais Presley n’hésite pas à venir poser sa guitare malicieuse. Tandis que sur la non moins succulente "The Black Glove/Rag" on reconnait le jeu délicat et chancelant de White Fence auquel Ty apporte sa puissance dans le final.
"Time", superbe vidéo réalisée à l'occasion de la sortie du disque
Les piliers du disque restent les pistes écrites à deux, comme "Time", qui ouvre l’album et met les pieds dans le plat, cash. La chanson, portée par une mélodie aérienne à tomber par terre, se finit dans un gros trip heavy/psyché en guise de mise au point : on est ici, avant tout, pour s’éclater. Une rampe de lancement qu’utilise parfaitement "I’m not a game" (composée par Presley) où les guitares s’enchevêtrent, se battent et finissent en lambeaux. C’est ensuite à l’heure de conclure que le duo se retrouve avec "Scissor People" et "Tongues". Sur la première ils se la jouent sérieux pendant une minute avant de courir s’éclater en récré à base de solo post-it, d'une progression vicelarde, et de rythmes en montagnes russes. "Tongues" termine le boulot, et nous par la même occasion, avec le même esprit, s’affranchissant assez vite de la chanson pour laisser parler la fougue.
A me lire on croirait presque que l’album repose essentiellement sur ce couple. Mais il serait injuste de ne pas mentionner la section rythmique, flamboyante et largement à la hauteur de l’événement. Et notamment le bassiste, qui n’est autre que Mikal Cronin, pote d’enfance de Segall et auteur d’un bon album à l’automne dernier. N’est-ce pas d’ailleurs lui qui lance l’infernale machine sur "Time", avec quelques notes qui semblent tomber du ciel ?
Malgré une composition à deux têtes et pas mal de déviances, ce Hair est finalement un album très cohérent. L’explication est simple : aussi uniques soient-ils, Ty Segall et Tim Presley se sont réunis avec une même envie, élémentaire, faire du rock’n’roll. Et grâce à leur immense talent et à une insouciance adolescente jamais bridée, les deux compères lâchent une pépite instantanée, un joyau à la brillance kaléidoscopique.
Punching Joe
"I'am not a game", lors des même sessions (solo de télé quoi !)