Au même titre que Thee Oh Sees et Ty Segall, les Fresh & Onlys étaient présents dans l’épicentre du séisme sonique survenu autour de la Baie de San Francisco. Pourtant ils se sont rapidement mis à l’écart de ce fracas, contrairement à leurs collègues qui, eux, plus que jamais, surfent sur le raz-de-marée rock’n’roll. Il est vrai que la troupe de Tim Cohen a toujours préféré les mélodies bien troussées aux riffs sanguinolents. Au point de signer l’an passé Long Slow Dance, un disque lorgnant clairement vers la pop 80s, édité par le labelnew-yorkaisMexican Summer, figure de proue de l’indie actuel. Et si l’album était encore une fois porté par un songwriting irréprochable et une classe à toute épreuve, il a définitivement expédié les Fresh & Onlys sur une autre orbite, puisqu’au même moment Ty Segall sortait l’explosif Slaughterhouse et Thee Oh Sees préparait le rutilantFloating Coffin. Quel avenir alors pour les Fresh & Onlys ? Vont-ils devenir un fabuleux groupe pop qui serait enfin récompensé pour son génie, ou au contraire une formation indie lambda, au son pépère et aux chansons rassurantes ?
Ce nouvel EP, toujours chez Mexican Summer, donne quelques éléments de réponse. Soothsayer est clairement dans la lignée de Long Slow Dance. La chanson titre ouvre le disque dans un nuage de reverb étiquetée années 80, où la voix de Tim Cohen résonne magnifiquement. Et si des synthés viennent aérer un peu plus la composition, on reconnait la patte Fresh & Onlys grâce à une rythmique atypique et marquée. Ensuite "God of Suez" susurre un riff jangly à tomber par terre, prolongeant la longue liste des grands morceaux écrits par le groupe. Le reste de Soothsayer est malheureusement bien en dessous des attentes. "Glass Bottom Boat" sonne vaguement comme du Gun Club de la fin des années 80, mais au moment où la chanson devrait décoller (ce que sait très bien faire le groupe d’habitude), seules des trompettes mollassonnes viennent étirer le tout. "Deluge of War" souffre d’un mal encore plus grave, celui de ces titres à la production gonflée qui sonnent fatalement creux. En ce sens elle se rapproche de la vacuité romantique exposée par Wymond Miles sur son nouvel album Cut Yourself Free. "Forest Down Annie" ne fait guère mieux avec ses six minutes de pop étrange mais ronronnante, non sans rappeler Magic Trick, la magie en moins. Enfin, "Drugs" sauve un peu la mise, sans être pour autant mémorable.
Les Fresh & Onlys sont donc à un carrefour important de leur carrière : toujours à l’aise pour composer des chansons sublimes, ils sont aussi capables de s’enfoncer tête baissée dans une pop maniérée sans grande inspiration. Et, pour la première fois, des doutes s’installent en vue du prochain album. En attendant, Magic Trick semblerait être de retour et ça c’est une excellente nouvelle.
En explorant les souterrains du rock français, le label Close Up est devenu un défricheur de nouveautés en qui nous avons une confiance presque aveugle. Sudden Death of Stars, the Space Padlocks, Dalaï Lama Rama Fa Fa Fa, les Rivals, voici quelques super groupes découverts grâce à une sortie sur le label parisien. La dernière signature en date : un certain Jaromil Sabor qui débarque avec son premier LP Marmalade Sculpture. Sous ce patronyme référencé se cache le projet solo de Loïk, un jeune homme originaire de Bordeaux que l’on a pu écouter au sein des Artyfacts, ou aujourd’hui avec Arthur Pym & the Gordons. Loin de l’esprit garage de ces derniers, Jaromil Sabor s’oriente vers des sonorités plus acoustiques, où la part belle est faite aux mélodies bricolées et aux arrangements lo-fi. En résulte des chansons intimistes mais aux sonorités luxuriantes, qui peuvent, par exemple, rappeler la sensibilité feutrée des travaux de Phil Elverum ou la magie des productions solo de Tim Cohen. Surpris par tant d’inventivité et par tant de maturité, on a voulu en savoir plus sur son auteur.
C’est une idée de longue date ce projet solo ?
Pas vraiment. Ça s’est mis en place assez naturellement en fait. Cette année, je vais beaucoup voyager. Ça fait quatre mois que j’habite à Berlin et je pars vivre au Canada à partir du mois de février. Avec Arthur Pym & the Gordons on est donc contraints de faire une parenthèse d’au moins un an et moi je voulais vraiment continuer à faire de la musique : enregistrer, mais aussi faire des concerts.
En parallèle, ça fait plusieurs années que j’enregistre des trucs de mon côté, qui ne s’intègrent pas forcément aux différents groupes dans lesquels je jouais. J’ai regroupé un peu tout ça, j’ai fait le tri et je me suis dit que c’était un bon point de départ pour entamer un nouveau projet, d’en faire un album. Puis, j’ai mis en place un set à jouer sur scène et voilà comment ça a commencé.
Qu’est ce que tu retiens de l’expérience Artyfacts ?
Beaucoup de choses. Tout s’est passé très vite en fait, donc, pour moi, les véritables enseignements de cette expérience ont été tirés après coup, le temps que ça s’intègre et se digère. Quand on s’est rencontrés avec Tonio, qui était chanteur dans le groupe, on s’est très vite retrouvés en bonne harmonie, quand on écrivait des morceaux ensemble et aussi quand on pensait au devenir des Artyfacts. Et puis, un peu miraculeusement, tous ces petits objectifs se sont réalisés. Il y avait un côté assez merveilleux.
Tout ne s’est pas terminé de la meilleure façon, c’est sûr, mais je garde le souvenir d’une période géniale. C’est une période où j’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont marqué, je me rappellerai de tout.
Je retiens aussi qu'on a été portés haut par la presse "grand public", et en parallèle, parce qu’on n’avait pas forcément une étiquette underground ou garage, on était pas mal décriés par des gens se réclamant plus puristes. Mais on ne faisait pas du tout ce son pour se vendre, simplement à cette époque, même si ce n’était pas forcément quelque chose de "cool" à revendiquer, on écoutait Springsteen, les Beach Boys et les Zombies. Donc ce son-là, on l’avait choisi.
Ça m’a permis de prendre plus de recul par rapport à la réception. Particulièrement avec Jaromil Sabor d’ailleurs, qui ne rentre pas du tout dans le carcan grunge-garage-punk en vogue actuellement.
Tu peux nous parler de ton groupe, Arthur Pym & The Gordons ?
Le groupe est né à peu près un an après avoir quitté les Artyfacts, j’avais envie de recommencer à faire de la musique. Donc on a commencé à jouer avec Paul, le bassiste tout nu sur la pochette. Il avait écrit une chanson assez garage, "Idaho Massacre", et on l’a enregistrée. L’association Bordeaux Rock organisait un concert deux mois plus tard et nous a proposé d’y jouer. On s’est donc mis en quête d’un deuxième guitariste et un batteur et on a tout de suite trouvé Gaspard et Hector.
Ce qui est super, c’est que tous les quatre on n’écoute pas vraiment les mêmes groupes. Ça pose des petits soucis parfois, parce qu’on ne veut pas forcément tous aller dans le même sens mais ça me permet de jouer des morceaux que je serais incapable d’écrire tout seul. Du coup j’assimile de nouveaux codes musicaux et je peux enrichir ma palette de composition. On est vraiment potes, on se voit tous les jours et on s’amuse à chaque concert. Je pense que ça se voit et que ça joue en notre faveur. On est avant tout là pour les trois autres du groupe et on s’amuse avec nos potes qui sont là. On n‘est pas là pour crier "Est-ce que vous êtes là ce soir ??", en gros. Ici à Berlin, par exemple, où je fais tous mes concerts en solo, ça me manque d’avoir des gens avec qui je suis hyper content de jouer sur scène.
Vous avez des trucs prévus pour bientôt ?
On n’en a pas encore parlé et Gaspard est parti au Canada cette année. Mais si on se retrouve tous les quatre à Bordeaux l’année prochaine, c’est certain qu’il y aura une suite. De toute façon, on est tellement bons amis que c’est une sorte de groupe éternel je pense et tant qu’on sera dans la même ville, on jouera ensemble. Il y a plein de morceaux qui ne sont pas enregistrés, on pourrait donc envisager une suite au 45t sorti l’année dernière, si tout le monde est partant.
Tu peux nous parler des références qui se cachent derrière ce nom, Jaromil Sabor ?
Les références sont très mal cachées. Elles sont même assez évidentes. C’est un mélange entre Kundera et Hergé. J'aime bien ce côté jeu de mots très foireux et maladroit, dans le genre "fausse bonne idée", qui annonce l'esprit des enregistrements : un peu bancals et plein de défauts techniques. Surtout, je trouve que ça enlève beaucoup de prétention à la démarche de faire un projet solo. Tu ne peux pas trop te la péter quand tu t’appelles Jaromil Sabor, ou faire une pochette où t’as des lunettes de soleil sur une Harley.
Quelle est l’histoire de Marmalade Sculpture ?
C’est le regroupement de 11 chansons que j’ai enregistrées au cours des trois dernières années. Le titre est en référence à une chanson des Wave Pictures. Les morceaux les plus anciens ("Cotton Fields", "Oh! Still Time", "Hunting You Down") ont été enregistrés début 2009 au commencement d’Arthur Pym. Les derniers ("Raindrops", "Guilty Love Pleasures", "Movin’ Out") ont eux été enregistrés en mai dernier. Sur presque tous les morceaux, il y a un invité qui joue. Chacun des membres d’Arthur Pym est dessus, le batteur des Artyfacts, les Magical Jumblies Club. En bref, tous mes amis proches font une apparition. Ce n’est pas du tout un concept, ou quelque chose qui était prévu à la base. Je m’en suis rendu compte au moment de faire les comptes et je suis très content d’avoir fait participer tout le monde.
Le tout a été "post-produit", c’est-à-dire masterisé et surtout lissé, par The Rest of Alfredo Garcia. C’est lui qui avait produit l’album des Artyfacts et le single d’Arthur Pym. C’est quelqu’un avec qui je suis très fier de pouvoir travailler et dont je me sens proche. J’ai une confiance énorme en lui parce que je sais qu’on parle la même langue et qu’on voit souvent la même chose dans la musique, même si c’est parfois à travers des prismes différents.
Le son acoustique de cet album tranche avec ce que tu peux faire en groupe. Pourquoi te tourner vers de telles sonorités ?
En fait, c’est plutôt ce que je fais avec Arthur Pym & the Gordons qui tranche beaucoup avec les sonorités qui me viennent naturellement. Et ça c’est dû au fait de jouer avec Paul, Hector et Gaspard. Tout comme eux doivent trouver un côté plus pop que s’ils faisaient un groupe de garage chacun séparément. Mais ce que j’apporte dans Arthur Pym, je pense qu’on peut le retrouver dans ce que je fais avec Jaromil Sabor, tout comme ce qu’ils apportent, tu peux aussi le retrouver dans leur groupe John Allen Muhammad et ainsi de suite.
Comment as-tu abordé l’écriture de chansons en solitaire ?
C’est quelque chose que je fais depuis longtemps. C’est une liberté que j’adore : pouvoir aller directement où je veux, sans prendre le temps d’expliquer ou de consulter. C’est un peu le contraire du processus de création d’Arthur Pym, mais les deux sont complémentaires. En ce moment, ce qui me manque le plus, c’est la création collective que j’ai dans Arthur Pym & the Gordons ou dansMartin Zaturecky & Jaromil Sabor. Mais quand on joue beaucoup avec ces groupes, c’est cette liberté individuelle qui me manque aussi.
Il y a des songwriters qui te touchent ou t’inspirent particulièrement ?
Oui, bien sûr, il y en a plein. Je serais incapable de tous les évoquer. Mais dans cette catégorie, il y a plusieurs sous-catégories.
Il y a les monstres, que j’admire mais qui sont très loin, et pour lesquels dire « on est musicien » ne signifie pas du tout la même chose. Là-dedans tu as Brian Wilson, Beatles, Zombies, Gram Parsons, Love, Otis Redding, Jay Reatard, The Coral et j’en oublie plein.
Après il y a ceux dont je me sens proche, parce que je suis obligé de constater des similarités, même si ce n’est pas forcément toujours recherché. Là-dedans tu as Ben Kweller, principalement. Ce qu’il fait maintenant n’est vraiment pas terrible, surtout son dernier album Go Fly a Kite. Mais quand j’écoute On My Way, l’éponyme, ou même Changing Horses, je me dis qu’on doit avoir des bouts de cervelle identiques. Ce qu’il fait de ses morceaux sur ces trois albums, j’ai l’impression que j’aurais cherché à faire exactement ça.
Enfin, il y a les groupes actuels de la scène anglo-saxonne, dont je me sens proche parce qu’on fait la même chose, à la même époque. Il y en a pas mal pour qui on a joué en première partie avec Arthur Pym et j’ai l’impression que ces mecs sont comme nous, avec un peu plus de maturité et beaucoup plus d’expérience. Là-dedans tu as les Fresh & Onlys, les Strange Boys, Mr. David Viner ou Sonny Smith pour n'en citer que quelques-uns.
Marmalade Sculpture appuie beaucoup sur le côté "pop bricolée", d’ailleurs tu as tout enregistré toi-même. C’est important pour toi les notions de DIY et de lo-fi dans la musique ?
Oui, les notions de DIY et lo-fi évoquent beaucoup de choses pour moi et particulièrement dans le cadre de ce projet Jaromil Sabor. J’ai tout enregistré avec mon ordi, une carte son et la version démo d’un logiciel de DJ. Donc du très mauvais matériel, et le tout avec un micro de chant typique. Je cherche à transformer ces inconvénients en identité.
On s’est tout de suite dit avec Alfredo Garcia, au moment de produire le tout, que la dernière chose à faire c’est de tenter de cacher cet aspect-là. Au contraire, on a choisi de jouer dessus, de l’appuyer. Quand tu écoutes le dernier titre, "Fading in the Sand", il y a des appels de micro de tous les côtés, c’est presque de l’anti-production. Sur "I Wanna Be Everywhere Twice", tu entends une tasse de café racler sur la table. Mais c’est quelque chose que j’aime et que j’ai souligné au moment de mixer, au lieu de l’effacer. Je voulais que ça donne une intimité brute, qui serait issue à 100% de cet aspect lo-fi et qui retranscrirait les conditions d’enregistrement, souvent dans mon appart ou dans la cave de Paul.
A l’écoute des premiers morceaux que je lui ai envoyés, Alfredo Garcia m’a mentionné le nom de Greg Ashley. Je n’en avais jamais entendu parler, je connaissais juste les Gris Gris. Depuis j’écoute en boucle son album Painted Garden, sorti en 2007, il est exceptionnel. C’est exactement ça que je recherche. Il arrive à donner une grandiloquence à ses morceaux, sans tomber dans la sur-production agaçante. C’est ce que je recherche, notamment dans les arrangements. Bien sûr, je surproduis tout, parce que je double/triple/quadruple la plupart des pistes. Mais ce côté bricolé donne tellement de cachet à l’album de Greg Ashley, qui semble maîtriser à 100% le moment où ça va déborder, que j’essaie de toujours garder en tête des titres comme "Song From Limestone County" ou "Pretty Belladonna" pour diriger l’orientation que je veux donner à un morceau au moment de l’enregistrer.
De quoi parlent tes textes ?
Tout est toujours très référencé dans ce que je fais. Je fais beaucoup plus de réinterprétation que d’invention à partir de rien, en fait.
Tu as des titres aux références musicales : "Oh ! Still Time", par exemple, c’est un anagramme d’Elliot Smith. Dans les paroles tu as une douzaine de titres de morceaux qui se côtoient. Plein de chansons d’Elliott Smith bien sûr, mais aussi de Johnny Cash, Gram Parsons, Bob Dylan, le Velvet Underground, Neil Young, etc.
"Cotton Fields", c’est un clin d’oeil à Neil Young. "I Wanna Be Everywhere Twice", c’est tiré de paroles de Ben Kweller et c’est une sorte de réinterprétation de son morceau "Thirteen", la même histoire mais avec des paroles et une chanson différentes.
Tu as des références littéraires aussi. Par exemple, "Fading in the Sand", c’est en référence à Ouroz, un personnage des Cavaliers, de Joseph Kessel. C’est un morceau instrumental qui colle bien à son périple je trouve, à la fois fier et désespéré.
Sur la pochette, tu vois le Yasunari Lake en haut à gauche, c’est en référence au roman Le Lac, de Yasunari Kawabata. C’est un superbe roman qui évoque plein de choses sans vraiment tout dire et sans non plus tomber dans une prose figurative pompeuse. Je trouve que c’est un bel objectif de tenter de faire la même chose avec la musique. Ça peut paraître ambitieux, voire même prétentieux, mais je l’assume sans problème. Je vais m’arrêter là mais, en gros, pour chaque morceau, que ce soit dans les paroles ou dans les instruments, tout est bourré de clins d’œil et de références.
Comment s’est faite la rencontre avec Close Up ?
On est rentrés en contact avec Olivier, le mec qui tient Close Up, en fin d’année 2011 pour sortir ensemble le single d’Arthur Pym. Quand j’ai sorti Marmalade Sculpture, je n’ai pas cherché de label, je l’ai juste mis sur Bandcamp et Itunes et j’ai envoyé le lien à plein de gens, dont Olivier. Il a bien aimé et m’a proposé de le sortir. Ca s’est passé très simplement en fait. J’aime bien ça justement avec Close Up, c’est que ce n’est pas plus compliqué que « ça me plaît, je le sors ».
Parle nous un peu de ton album de Noël : comment tu as eu l’idée et que trouve-t-on dessus ?
L’idée m’est venue assez naturellement, puisque je suis un grand fan de Phil Spector, de Johnny Cash, des Beach Boys et des All Cannibals. Mon album de Noël s’appelle Various Covers in the Spirit of Christmas. C’est un album assez court, il y a sept titres dessus. En fait, le principe, c’est de faire une reprise de morceaux qui n’ont rien à voir avec Noël et de les enregistrer en leur donnant un petit côté Christmasy.
Je l’ai enregistré pour la plupart ici à Berlin. Je n’ai pas beaucoup d’instruments à disposition, juste une guitare classique et un clavier. Il a donc fallu faire avec les moyens du bord. Par exemple, j’ai utilisé des sonnettes de vélo pour faire des clochettes, indispensables à tout bon album de Noël.
C’est un hommage à des groupes que j’aime et qui m’ont marqué. Depuis John Mellencamp que j’écoutais quand j’étais petit avec mon père, jusqu’aux Atlantics que j’ai découvert plus tard mais qui m’ont tout autant charmé et impressionné.
Bien sûr, pour des raisons évidentes de droits d’auteur, je ne vais pas le sortir physiquement. Donc je le mets gratuitement sur bandcamp pour que tout le monde puisse le télécharger. J’en ai fabriqué 50 exemplaires faits à la main avec du papier cadeau pour la pochette que je vais donner à mes amis. Pour le reste, tout le monde peut fabriquer le sien en téléchargeant les morceaux et la pochette de Juliette !
Comment tu abordes l’exercice difficile de la reprise ?
Je lisais l’autre jour sur le forum de Planetgong qu’on se posait la question de l’utilité d’une reprise. Pour moi, c’est un très bon outil pour juger un groupe. Une reprise te permet de voir la vision que le groupe a du morceau d’origine. Et si c’est bien fait, ça te fait réaliser que ces mecs ont peut-être une longueur d’avance sur toi, parce qu’ils le regardent à travers un prisme auquel tu n’avais pas pensé.
Surtout, ça dégage toute leur intelligence de la musique, ce qu’ils arrivent à entendre à l’intérieur du morceau. On dit souvent que l’art c’est une interprétation de la réalité. Quand tu regardes ce qu’un peintre a peint à partir de tel paysage, tu te rends compte de la vision particulière qu’il avait du monde. Ce qu’il a déformé du modèle pour arriver à son interprétation et à sa représentation de la réalité de ce modèle. Dans la musique c’est beaucoup moins représentatif. Quand quelqu’un écrit un morceau qui est supposé retranscrire le sentiment ou l’état d’esprit qu’il avait à ce moment-là, l'auditeur n’a pas cette origine à disposition, il reçoit seulement le résultat de l’interprétation, sans voir la déformation personnelle qui a eu lieu entre le moment où le musicien a senti et le moment où il a enregistré. La reprise, c’est un moyen bien plus évident de voir d’où il est parti, et où il a amené ça.
Quelle est ta prochaine actu ?
J’ai enregistré cet été un 45 tours que j’aimerais sortir début 2013. Il s’appelle If Every Man is An Orphan and Every Child is A Junky. Le concept est d’utiliser certains passages du film The Torture Chamber of Doctor Sadism comme fond sonore sur les morceaux et de broder une seconde histoire par-dessus avec mes chansons. C’est un film plein de sonorités intéressantes et assez effrayantes : des cloches qui sonnent, des pas qui résonnent, des coups de fouet, un monologue en vers, etc. Le tout dure une grosse dizaine de minutes et regroupe quatre morceaux.
Bordeaux semble être une ville très dynamique culturellement, j’imagine que c’est stimulant de faire de la musique là bas...
Il y a une grosse scène à Bordeaux et pour nous c’est assez facile de faire de la musique, parce que quand tu es là depuis longtemps, que tu es ami avec la dizaine de personnes qui tiennent les clés, et surtout que tu as fait tes preuves, tu es soutenu dans tout ce que tu fais. On est tous très soudés.
Il y a plein de petites galaxies en fait, avec des groupes dont tous les membres jouent ensemble dans d’autres groupes. Rien qu’avec des membres d’Arthur Pym, par exemple, tu as John Allen Muhammad, Martin Zaturecky & Jaromil Sabor, Bad for Bugs, Jaromil Sabor, feu The Magical Jumblies Club, Oakland Recycles, France Frites, etc. Tout est interchangeable : Paul joue de la basse dans Arthur Pym et John Allen mais il joue de la batterie dans Martin Zaturecky et Bad for Bugs. Et c’est comme ça avec plein de "bandes de groupes". Donc tu as très vite l’impression de faire partie d’une grande famille. Par contre, je pense que quand tu arrives là, sans connaître personne, et que tu veux lancer ton groupe en jouant au Saint-Ex, c’est assez dur.
Punching Joe
Pour continuer :
Les cinq obsessions musicales de Loïk en ce moment :
Si l’on excepte quelques 45 tours publiés à droite à gauche, la dernière sortie marquante des Fresh & Onlys remonte à plus d’un an, avec l’EP Secret Walls. Un disque classe, où le son du groupe continuait de s’éclaircir. L’attente d’un nouvel album a été heureusement facilitée par les productions de Tim Cohen, qui s’est lâché avec Magic Trick (là puis ici), mais aussi par un effort sympathique de Wymond Miles sur Sacred Bones. Et concernant Long Slow Dance, on a même eu droit a un petit teaser sur le blog du crew de San Francisco, où la bande se vantait d’enregistrer sur un 16 pistes, et où on pouvait les voir entourés d’une forêt d’instruments en tous genres. Des indices qui mettaient l’eau à la bouche et qui laissaient présager un disque fou.
"20 days & 20 nights"
Pourtant c’est tout le contraire, Long Slow Dance est de loin l’album le plus posé des Fresh & Onlys. Fini le garage-pop rêche ou le psychédélisme lo-fi, ici les paysages explorés sont assez nouveaux, parcourus par des alizées à la fraicheur eighties qui nous prennent d’abord de court, avant de finalement nous embarquer. En effet, quoi de plus surprenant que d’attaquer sur un "20 days & 20 nights" à la vibe Smith-ienne, où guitare éthérée et piano sont de sortie. Dans la foulée le single "Yes or No" ramène en terrain connu avec sa rythmique marquée transpercée par la guitare stellaire de Wymond Miles. Une parenthèse finalement brève puisque le groupe enfonce le clou sur "Long Slow Dance" et "Presence of Mind", quittant le monde de la pesanteur pour faire voguer ses sublimes mélodies dans le ciel d’une nuit étoilée. Plus limpide que jamais, l’écriture de Tim Cohen s’aère et touche par sa simplicité. Une musicalité aberrante qui permet d’oser tout un tas d’arrangements, à la fois minutieux et captivants. Xylophone, trompettes (sur la magnifique "Executionner’s song"), synthés volages, ou encore chœurs discrets, Long Slow Dance regorge de petits détails qu’on s’approprie au fil des écoutes.
Le clip de "Presence of Mind"
Car malgré sa production claire, le disque n’est jamais lisse ou froid. Evidemment la voix gorgée de mélancolie de Cohen n’est pas étrangère à la beauté qui transparait dans chaque compo, mais plus que ça, c’est son ambigüité émotionnelle constante qui rend ce Long Slow Dance si fascinant. A l’image de la troublante "Dream Girls" ou encore de l’exutoire "Foolish Person".
La scène garage de San Francisco est décidément pleine de ressources. Quelques mois plus tôt Ty Segall allait piocher dans le heavy 70s, c’est cette fois au tour des Fresh & Onlys de faire définitivement fi des codes étouffants du garage pour sortir un album aux sonorités d’une finesse très eighties, à l’image des couleurs pastel de sa pochette. Long Slow Dance est une pièce d’orfèvre, à la fois évidente et complexe, qui met en avant un groupe toujours aussi ambitieux et habité.
En se cachant derrière le nom de groupe Magic Trick, Tim Cohen, (leader des Fresh & Onlys) voulait donner une autre dimension à ses traditionnelles compositions solo, ces petites pépites bricolées, directement échappée de sa chambre poussiéreuse (Cf le bouleversant Laugh Tracks). Le résultat a été plus que bluffant, puisque avec the Glad Birth of Love, sorti il y a quelques mois, le barbu de Frisco a accouché d’un disque fou, incroyablement ambitieux et perché. C’est donc avec impatience, mais aussi avec un peu de crainte, qu’on attendait son successeur, Ruler of the night, publié chez Hardly Art.
Première remarque formelle : fini les longues chansons de plus de 10 minutes qui avaient bâti the Glad Birth of Love, ici Tim Cohen revient à un format plus classique, avec 11 pistes tournant toutes autour de 3-4 minutes. Sur le fond, ça devient plus problématique : après moult écoutes, force est de constater que ce Ruler of the Night n’atteint pas le niveau d’ambition de son prédécesseur. Il demeure toutefois un très bon album porté, comme toujours, par une écriture fabuleuse.
De gauche à droite : Tim Cohen, Alicia Vanden Heuvel, Noelle Cahill et James Kim
Le disque s’ouvre sur trois titres fascinants, comme une suite évidente à the Glad Birth of Love : la feutrée "Ruler of the night" introduit d’emblée les chœurs succulents de Noelle Cahill et Alicia Vanden Heuvel, avant que la lugubre "Torture" et ses notes de xylophone en cascade ouvre la porte à des instrumentalisations plus fouillées, que "Invisible at midnight" reprend en ajoutant une intrigante boîte à rythme et des flûtes envoûtantes. C’est indéniable, Tim Cohen a trouvé la formule et il réussit à décliner à merveille cette ambiance clair-obscur et mélancolique qui lui est propre. Jusqu’à s’essouffler ?
Et bien non, car il a décidé de ne pas s’y complaire, developpant au fil des compos une musique de plus en plus lumineuse. En témoigne la très catchy "Sunny" qui porte bien son nom ou "Weird Memory" et sa guitare west-coast. Deux chansons qu’on aurait imaginé sans mal dans la track-list de Play it Strange des Fresh & Onlys. Car en s’éloignant des ambiances foisonnantes, Cohen revient assez naturellement vers ce qu’il a pu faire dans le passé, en solo comme en groupe. Un parti pris qui peut être perçu comme décevant mais qu’on oublie vite, happé par le brio et la limpidité de chaque mélodie, de chaque inspiration. D’ailleurs le titre "Melodies" et son refrain inoubliable s’impose directement comme une des meilleures chansons jamais sorties de son cerveau. "Ruby" et "Say your name" aussi sont plus carrées, voir pop (on croirait presque entendre du Wilco période Summerteeth), mais tellement évidentes et magiques (surtout la seconde qui clôt magnifiquement l’album) qu’on ne peut dénier s’en délecter.
Ainsi Ruler of the night a le mérite de nous questionner sur l’évolution créative de Tim Cohen. Pour la première fois il semble reculer là où on attendait qu’il creuse le sillon esquisser avec the Glad birth of love. Mais ce dernier allait peut-être trop loin, et renouveler l'exploit en si peu de temps tenait du miracle. Intelligent, il a préféré revenir à des choses plus simples, moins chargées, en renouant avec son écriture éclatante qu’il agrémente ici de petites touches « Magic Trick ». Et finalement, il se crée un bel équilibre qui joue sur les ambiances et les rythmes, pour un disque, encore une fois, de très haut niveau.
Vous le savez sûrement, ici on est plutôt des fadas de Tim Cohen, en solo comme avec les Fresh & Onlys. Ce n’est pas pour autant qu’on ne l’attend pas au tournant. Mais jusqu’ici le californien n’a fait, à nos yeux, aucun faux pas.
Fin août a débarqué son quatrième effort, The Glad Birth of Love, chez Empty Cellar Records, enregistré avec un nouveau groupe baptisé Magic Trick. On découvre étonné que la galette contient seulement quatre titres, d’une durée de 7 à 13 minutes. C’est quoi le truc, on va avoir droit à du rock-prog ? Timmy a viré mégalo ? Ou pire, il s’agit peut-être d’un concept album sur le thème de la baleine (cf la pochette) ! Bref, les spéculations vont bon train et on commence à douter. Des dizaines d’écoutes plus tard, il faut se rendre à l’évidence, the Glad Birth of Love est simplement un album magnifique.
"Let me go back into my head, where was the last place that I slept? Brambles and thorns are made my bed. Under this tree I can’t forget, my cherished one"
Après le rappeur, le garageux, le folkeux à fleur de peau, Tim Cohen revêt ici le costume de chef d’orchestre. Car oui, c’est bien les talents d’un chef d’orchestre qu’il faut pour développer de pareilles chansons, véritables montagnes russes entre folk débridée, pop atmosphérique et sonorités seventies. Prenez "Cherished One", la première piste, un vrai modèle en matière de chanson à tiroirs avec ses digressions multiples. Mais attention, pas de quoi perdre l’auditeur, puisque l’écriture fluide et aérée sublime le tout. "Daylight moon", ensuite, est l’ultime preuve de la capacité de Cohen à faire une bonne chanson avec n’importe quoi. Après un début épuré, le titre part dans un délire seventies, bien aidé par la flûte de John Dwyer et la guitare stellaire de Steve Peacock. « Epic ! » diraient les ricains, mais « perfect » conviendrait tout aussi bien. Dans la foulée, l’étrange "Clyde", sorte de conte glauque mit en musique, s’étire sur plus de dix minutes. Hautbois, violoncelle et chœurs (les fameuses « angel voices » de Noelle Cahill et Alicia Vanden Hauvel) viennent caresser nos oreilles en évitant toute grandiloquence, préférant appuyer des mélodies merveilleuses qui s’enchevêtrent et nous saisissent. "Hight Heat" clôt le disque en renforçant d’avantage l’aspect féérique entrevu avec "Clyde". A la fin du morceau, tout ce beau monde se met à siffloter, nous avec.
Chacun semble pouvoir trouver son compte dans The Glad Birth of Love, car malgré une élaboration sophistiquée, il y a l’évidence des mélodies. L’album, aux ambiances luxuriantes et très imagées, fait preuve d’une musicalité hors du commun. Si on pense au free-folk d’un Bonnie Prince Billy (genre que je viens d’inventer pour qualifier les envolées de l’américain) ou à la pureté pop des Kingsbury Manx, c’est peut-être aux sons oniriques de Robert Wyatt qu’on assimilera plus volontiers sa démarche. Bref, une fois de plus, Tim a su nous séduire et à moins qu’il ne se mette à faire des duos avec Cocoon (cf la baleine) le charme n’est pas prêt d’être rompu.
Punching Joe
The Glad Birth of Love, Empty Cellar Records, 2011.
Magic Trick se compose de Tim Cohen, Noelle Cahill, Alicia Vanden Hauvel et James Kim. Le très bel artwork est signé par Kevin E. Taylor.
Non content de bâtir une discographie irréprochable avec son groupe the Fresh & Onlys, Tim Cohen sévit aussi en solo et livre des disques aussi splendides qu’introspectifs. Depuis 2008 le barbu de San Francisco n’a cessé de composer, au point de n’avoir même plus le temps de se raser : trois albums avec les Fresh & Onlys, trois autres en solo et un nombre indécent d’EPs. Loin de la pression des maisons de disques Tim Cohen profite d’une totale liberté pour nous faire partager son état de grâce musical, construit autour d’enregistrements lo-fi et d’une sincérité troublante. Ce Laugh Tracks (Captured Tracks), sorti il y a un an, est son deuxième disque. A la fois intimes et lumineuses, ses onze chansons constituent une œuvre quasi parfaite qui risque de rester dans les annales du rock indé.
A la première écoute de nombreuses filiations viennent à l’esprit. On peut par exemple ressentir la sensibilité d’un Jeff Mangum (Neutral Milk Hotel), la douce folie inspirée d’un Anton Newcombe (the Brian Jonestown Massacre) ou même la touche anti-folk d’un Jeffrey Lewis. Mais à mesure que l’on digère le disque, toutes ces références s’évaporent pour laisser place à une musique que seul Tim Cohen semble capable de produire. Le son est plus " folk " qu’avec les Fresh & Onlys et les digressions dans les arrangements sont plus nombreuses (trompettes, bidouillages, claviers-jouets, etc.). Mais la qualité d’écriture, elle, est intacte ; elle est même poussée à son apogée.
" She loves me all the time, even when my back is turned "
"Oh Oh Oh " et " Wonderfull life " inaugurent magnifiquement ces 40 minutes de bonheur béat. Sa voix gorgée de tendresse, des chœurs discrets et un jeu de guitare tout en caresses, nous plongent dans l’intimité de ce nounours mélancolique. Sa plus grande réussite est d’oser tout un tas d’arrangements riches et improbables sans que ceux-ci ne prennent le dessus sur l’essence des compos. D’autant plus qu’envoyer les trompettes et les claviers eighties (" Send no sign ", " A mind of their own ") sur du fait maison peut paraître un peu casse gueule. Au détour d’une interview il avoue essayer de produire le meilleur son avec ce qu’il a sous la main. Et le résultat est bluffant : aucune faute de goût et un sentiment de liberté totale, très communicatif. Même pour la voix Tim se lâche : tantôt folkeux à fleur de peau (" That’s my babe " ou LA chanson pour tomber amoureux) tantôt crooner lounge (" Mine’s the one "). La fin de l’album est elle aussi renversante. " Pray for me " est un chef-d’œuvre, avec son petit clavier retro et ses relents psyché. C’est l’ultime preuve que le lo-fi peut être travaillé et sonner magnifiquement. Puis avec " Small things matter " Tim rentre dans le corps de Daniel Johnston pour une pop song autiste et lunaire, digne de " True love will find you in the end ".
Cet album est déjà un peu un classique. Il a une saveur unique, faite de paradoxes : des ambiances de grenier mais un sentiment de rayonnement euphorisant, du lo-fi mais des arrangements soignés comme rarement, etc. Chaque écoute est un nouveau plaisir, une nouvelle découverte. Pourvu qu’il ne redescende pas de sa canopée. Ce gars est sacré.