(réalisé par Eugenio Polgovsky, 2008 et actuellement en salles)
A l’heure où les deux remakes pitoyables de la Guerre des boutons nous montrent des gamins lisses et mielleux à souhait, Los Herederos (Les héritiers) préfère s’immiscer, avec une sobriété toute autre, dans le quotidien d’enfants qui ont reçu un héritage dont ils se seraient bien passés : la misère. Eugenio Polgovsky, jeune documentariste, pose sa caméra aux quatre coins de la campagne mexicaine et filme, durant une journée, la vie de ces jeunes, âgés pour la plupart de 3 à 10 ans. Leur seule activité : travailler pour survivre (découpe de bois en pleine montagne, maçonnerie, récolte de tomates, etc.). Achevé en 2008 le film a vécu de festivals en festivals avant de sortir enfin sur les écrans français le 21 septembre dernier. Très peu distribué (à peine 7 salles sur tout le territoire en première semaine) il n’en reste pas moins un documentaire exemplaire, comme on aimerait en voir plus souvent.
Avec ce film Polgovsky s’impose comme un cinéaste, et a fortiori un journaliste, très talentueux. Il s’en remet à la seule expressivité du réel et ne charge le récit d’aucun commentaire en voix off. Un pari qui semble osé mais qu’il tient d’un bout à l’autre grâce à une science du cinéma vraiment impressionnante. A la manière d’un Raymond Depardon, sans rien dire, il dit tout ; car, par ailleurs, les niveaux de lecture sont multiples (travail des enfants, dérives du capitalisme, société de consommation, etc.) mais ils ne viennent pas polluer l’œuvre en elle-même, avant tout artistique. Pour ne pas tomber dans un misérabilisme dégoulinant, ce qui serait pourtant très facile avec un tel sujet, le réalisateur utilise une mise en scène subtile et un montage minutieux. Les enfants sont filmés, caméra à l’épaule, comme des petits aventuriers qui doivent surmonter divers épreuves (cf. les scènes dans la montagne). Ainsi le film oscille entre une réalité d’une violence parfois insoutenable et ce regard attendrissant qui créé une émotion sincère. Le montage cyclique des scènes de labeur finit par mécaniser les gestes des enfants, à tel point qu’on les perçoit parfois comme des petits adultes, évoluant dans un microcosme bien à eux, un peu comme si on se trouvait dans le monde de Peter Pan ou sur l’île de SaMajesté des mouches.
En effet on ne voit presque aucun adulte, seulement des silhouettes ou des ombres fuyantes. Selon Polgovsky ce n’est pas un choix de sa part mais bien une réalité. Les parents, notamment les pères, partent souvent gagner de l’argent en ville. Reste donc les enfants…et les vieux. La vieillesse n’a ici rien à voir avec la sagesse, elle est au contraire montrée comme une décrépitude, le fardeau d’une existence écrasée par la pauvreté. Polgovsky n’hésite pas à faire des parallèles entre ces deux générations (des dos courbés, des regards vagues) ce qui renforce le côté tragique de ces vies.
C’est donc un Mexique à mille lieux des trafics de drogue et de l’immigration clandestine que l’on découvre. Le travail des enfants y est depuis longtemps dénoncé par les organisations internationales mais il reste un véritable tabou pour la population.
Los Herederos est définitivement un film à voir. Un exemple de travail journalistique, jamais complaisant, jamais putassier, soutenu par un cinéma inventif et léger. Une légèreté que l’on retrouve parfois chez les gosses, comme un sursaut d’innocence éphémère, au détour de chamailleries, de rires, ou de la magnifique scène de danse qui clôt le film.
Malgré ce titre évocateur, il ne sera pas question ici de célébrer l’œuvre de Nirvana à l’occasion du vingtième anniversaire de Nevermind (oui c’est dommage je vous l’accorde) ni même de parler de Gus Van Sant, de Twilight ou encore de WOW. Mais vous voyez bien où je veux en venir, le point commun de tout ça c’est les d’jeuns, les ados quoi. Et c’est justement le thème qu’a choisi Arts Factory à l’occasion de ses quinze ans pour réunir des travaux d’artistes confirmés ou émergents.
Commençons par le commencement pour ceux qui ne sont pas encore au courant. Arts Factory c’est un projet qui débute en 1996 sous forme d’une galerie dans le quartier des Abbesses à Paris. Les deux fondateurs, Effi Mild et Laurent Zorzin se spécialisent rapidement dans le dessin alternatif et deviennent alors un vrai soutien pour un milieu dont certains artistes sont aujourd’hui connus et reconnus (Pierre la police, Jean Lecointre…). Arts Factory se lance aussi dans l’édition en proposant, entre autres, la géniale collection "dans la marge" avec une idée fabuleusement simple : abandonner un élémentaire petit cahier d’écolier aux mains d’un dessinateur talentueux et attendre le résultat. Le premier volume de la collection est signé par notre ô combien vénéré en ces pages, le papa de l’anti-folk Daniel Johnston. Arts Factory, après un déménagement à Montreuil devient aussi "galerie nomade" en faisant voyager les artistes qu’elle affectionne de lieux en lieux et de villes en villes.
Daniel Johnston
Et c’est donc sur ce même principe que mardi dernier la vagabonde a pris ses quartiers à l’Espace Beaurepaire dans le dixième arrondissement de Paris afin de fêter son anniversaire. On pourrait résumer la chose ainsi : une super expo dans un chouette endroit. Pas de boum au programme certes mais un sacré plongeon dans le monde de l’eau précieuse et des premiers émois, le tout avec humour et poésie.
Aussi ceux qui habitent ou séjournent à Paris pourront directement se rendre au 28 rue Beaurepaire (attention jusqu’au 8 Octobre seulement !), à deux pas de la place de la République pour admirer les œuvres de Nine Antico, Charles Burns, Danny Steve, Ludovic Debeurme, Véronique Dorey, Daniel Johnston, Kikifruit, Les Frères Guedin, Fanny Michaëlis, Loulou Picasso, Ragnar Persson, Tom de Pékin, Brecht Vandenbroucke… Les autres peuvent commencer à farfouiller sur le net en attendant que l’expo déménage plus près de chez eux ou qu’Arts Factory organise un truc sympatoche dans leur secteur. Notez qu’une rétrospective Daniel Johnston est prévu au Lieu Unique à Nantes début avril avec en prime un petit concert…bande de veinards ! (cela dit je crois que l’expo est itinérante, à vérifier).
Bref revenons à nos ados en crise. L’expo Teen Spirit place en exergue les grands Black Hole Teens du célèbre Charles Burns (par exemple la pochette de Brick by Brick d’Iggy Pop c’est lui), des portraits façon album photos du lycée, en noir et blanc, représentant de jeunes gens aux physiques franchement inquiétants. Touchés par un mystérieux virus, ceux-ci se retrouvent en proie à des transformations de faciès peu communes et carrément dégueux.
Charles Burns
J’ai particulièrement adoré le travail de Danny Steve qui, comme son pseudonyme ne l’indique pas, est UNE dessinatrice et artiste graphique. Elle présente, entre autres, dans le cadre de Teen Spirit des dessins constitués d’innombrables petits cercles et spirales (faits au stylo si je ne m’abuse) et qui, selon une technique quasi impressionniste, une fois le recul nécessaire pris, forment des paysages, des skateurs en pleine action et autres personnages. Un travail minutieux et lyrique.
Danny Steve
J’ai bien ri devant les planches des Frères Guedin qui, dans un ton nettement plus graveleux, nous dépeignent les bouleversements corporels des jeunes gens et la rébellion de leurs sales esprits de petits vicelards. Je vous laisse le soin de relever le nombre de phallus incrustés dans ces magnifiques dessins en noir et blanc.
Les Frères Guedin
("les garçons ne restent pas de glace quand Lucie la déguste")
L’expo Teen Spirit nous permet aussi d’admirer des planches de la bande dessinée Lucille (prix Goscinny en 2006 et Essentiel du festival d’Angoulême en 2007) de Ludovic Debeurm ; mais aussi certaines de la dessinatrice Nine Antico, avec ses héroïnes aux looks un brin rétro et leurs propos hilarants, tout en potins et considérations existentielles sur les mecs. Nine Antico signe d’ailleurs l’affiche de l’expo.
planche de Girls don't cry, Nine Antico
Au côté des dessins fulgurants de notre Daniel Johnston j’ai aussi apprécié ceux faussement naïfs et enfantins de Brecht Vandenbroucke dont l’apparence gaie et colorée cache une nature génialement glauque. Pareil pour Fanny Michaëlis avec ses dessins crayonnés qui revêtent un aspect doux et sage pour mieux révéler, eux aussi, leurs tournures inquiétantes.
Brecht Vanderbroucke
Fanny Michaëlis
Une fois que vous aurez fait le tour de cet hymne à l’âge bête (que je ne vous décris ici que partiellement), vous replongerez vous-mêmes dans vos souvenirs d’ados attardés grâce à une part de l’exposition mise en place par la revue Collection, sous forme d’une présentation « ethno/graphique ». Au milieu de leurs charmants dessins, les acteurs de la revue (Sammy Stein, Julien Kedryna, Marine le Saout, Vanessa Dziuba et Jean-Philippe Bretin) nous offrent un dédale d’objets et de bricoles qui nous rappellent tous quelque chose. Que se soient les cahiers de fans remplis soigneusement d’images découpées dans les magazines, les bijoux immondes achetés comme souvenirs de vacances, les mots échangés avec meilleures amies et autres copines hystériques, les trousses graffées au stylo bic, les vignettes de la série Beverley Hills et même un drapeau à l’effigie des 3T. Mais si les 3T souvenez-vous, les neveux du feu Mickael Jackson ! D’ailleurs c’est tellement la classe de clore un article en parlant de ces trois BG que je n’ajouterai rien…si ce n’est…allez voir l’expo Teen Spirit !
Hanemone
(note de bas de page du 05/10/2011 pour dire qu'en fait, une boum est bien prévue au programme !!! Le flyer est à voir par là : http://pantheone.blogspot.com/ )
C’est avec un certain enthousiasme que j’ai accueilli la sortie du nouveau film de Peter Mullan. Il faut dire que son précédant, the Magdalene Sisters (2001), m’avait laissé un très bon souvenir. Dans cette œuvreil s’attaquait aux dérives oppressantes de la religion en suivant des jeunes filles en quête d’émancipation face au catholicisme arriéré des couvents. Il préfère cette fois traiter de la construction, ou plutôt de la déconstruction, des individus dans une société à la dérive, où le mérite compte bien moins que les liens du sang. Il pose alors sa caméra dans un espace et un temps qu’il connait bien : l’Ecosse pauvre des seventies.
John McGill (Gregg Forest puis Conor McCarron) est un enfant brillant qui se réfugie dans la lecture et les études pour fuir le quotidien morose et l’ambiance familiale pesante générée son père alcoolique (Peter Mullan himself). Or son entrée au collège marque une rupture : malgré ses airs et ses résultats de petit premier de la classe, il se voit rétrogradé dans une section de niveau inférieur à cause des antécédents de son rebelle de grand frère (Joe Szula). Cependant si ce dernier prive, sans le savoir, le petit John de la place qui lui revient, il lui est d’un grand secours lorsque celui-ci est menacé par une petite frappe « qui n’aime pas les intellos dans son genre ». Un bon passage à tabac par le bien connu Benny et l’affaire est réglée ; on n’embêtera plus le cadet de la famille McGill. Las des obstacles à surmonter et attiré par l’apparente facilité d’une vie de crapule, John va délaisser ses brillantes études et s’immiscer avec panache dans le monde des Non Educational Delinquents (NEDS), jusqu’à en devenir une figure de proue, tout comme son frère.
John enfant (Gregg Forest)
Sans forcément révolutionner le film-social à l’anglaise, Peter Mullan propose ici un cinéma plus rugueux qui parle de lui-même, presque à la manière du réalisme américain des années 70. Et en ce sens il s’éloigne, avec bon sens, du cinéma à thèses de Ken Loach, qui finit en fait par lasser. La première partie de NEDS est ainsi marquée par des scènes très réussies, où la violence est filmée avec une objectivité et une froideur perturbante. Mullan n’en rajoute pas et c’est tant mieux. Tout en utilisant avec malice des codes éculés (comme la bande-son glam-rock ou les tronches très marquées « made in scotland ») il arrive à rendre compte avec brio de la tension qui anime ces gosses, entre fougue adolescente et brutalité d’adultes (Cf la scène du pont). Et c’est au milieu de cet univers étouffant que le réalisateur propose un discours sociologique tout en nuances.
Mullan nous parle évidemment du déterminisme social. Les possibilités pour John de sortir de ce marasme sont déjà bien minces (pauvreté, chômage, instabilité familiale), mais lorsqu’on constate que l’éducation, seul moyen d’ascenseur social à ce niveau, est elle-même pourrie dans sa constitution (profs qui stigmatisent la réussite, organisation discriminante, etc.) on ne peut que partager la rage de John, qui hurle alors « Vous voulez un NED, vous allez avoir un putain de NED ! ». C’est d’ailleurs dans une classe, lors d’une confrontation très intense avec son professeur, que John va basculer du côté de la rébellion totale. Cependant, une des grandes forces du film, c’est d’arriver à relativiser et de remettre en avant la dimension purement humaine et arbitraire des actes de John. Car le déterminisme qui pèse sur le personnage ne devient pas la seule explication et n’excuse pas tout, surtout le pire (Cf la fameuse scène du cimetière). Il n’y a aucune espèce de complaisance pour ce garçon, certes attachant mais aussi parfois détestable.
John le NED (Conor McCarron)
On regrette pourtant une fin plus poussive, où Mullan délaisse l’épuration et la sobriété de sa mise en scène, si efficace jusque là, pour sombrer dans un sentimentalisme bouffi, centré sur le personnage paternel, dont l’accumulation des scènes lourdingues ralentit considérablement le rythme du film. Mullan, dont l’histoire personnelle a de nombreuses similitudes avec celle de John, essaye sûrement de se confronter à ses vieux démons, mais ses redondances ennuient vite. Dommage, avec trente minutes en moins on tenait un film d’une puissance rare.
On notera pour finir la performance magistrale et magnétique de Conor McCarron, dont c’est a priori le premier film, et qui justifie presque à lui seul le déplacement. Un début à la manière des plus grands !
A l’aube des années 80, à Santa Cruz, une bande d’étudiants un peu perchés monte un groupe au nom qui en dit déjà long sur leur état d’esprit : Camper Van Beethoven…soit le mélange entre ce bon vieux Ludwig Van et un camping-car, en VO. La rigolade ne s’arrête pas là, puisque David Lowery et ses gars décident de jouer avec des instruments qu’ils connaissent peu, histoire d’apporter de la fraîcheur à leur son (par exemple Jonathan Segel troque sa guitare contre un violon). Et question fraîcheur ils s’y connaissent, il suffit d’écouter quelques secondes de leur premier album Telephone free landslide victory (1985) pour être convaincu de leur originalité.
Alors que les Sonic Youth posent les bases du rock-indépendant dans le chaos et le bruit, Camper Van Beethoven préfère explorer l’aspect fun et détendu de ce genre bâtard, encore balbutiant, qui illuminera les années 80 et 90. Ils n’hésitent pas à mélanger des mélodies folk ou punk connes comme la lune, avec un tas de musiques du monde, allant du calypso au folklore russe en passant par les Balkans ou le ska. Le tout est lié par un sens de l’amusement communicatif, notamment à travers des délires dadaïstes dans les paroles ("Mao reminices about days in southern China" pour ne citer qu’un exemple). Ces sonorités originales, David Lowery les a sans doute ramenées de ses nombreux voyages effectués à travers le monde, lorsqu’il suivait les mutations de son père militaire. Pourtant Lowery refuse, et encore aujourd’hui, de se laisser enfermer dans les codes esthétiques du rock éclectique qui consisteraient à "sauter et gueuler sur scène, comme ces horribles groupes, genre Gogol Bordello". Ainsi ils n’étudient pas en détails ces musiques, mais tentent plutôt de les ré-imaginer à partir de souvenirs. Une approche personnelle toujours juste, qui peut faire penser à la démarche des Pogues de l’édenté Shane MacGowan.
Telephone free lanslide victory se compose de 17 chansons et alterne plages instrumentales et tubes imparables. On reste ainsi coi devant l’incroyable variété de ce premier disque. "The day that Lassie went to the moon" et sa sensibilité beuglarde se grave instantanément dans notre tête, tout comme "Take the skinheads bowling", LE tube du groupe (popularisé par la reprise de Teenage Fanclub, utilisée dans le film Bowling for Colombine). On retrouve beaucoup d’éléments constitutifs du rock-indé qui feront la renommée de groupes comme Guided by Voices ou Pavement (un chant bancal mais décomplexé, des guitares instinctives et un sens inné du refrain). Un autre point fort du disque c’est bien sûr le violon troubadouresque de Jonathan Segel qui enrichit aussi bien les chansons pop ("Where the Hell is Bill" ou la fabuleuse "I don’t see you") que les instrus ("Payed vacations : Greece" ou "Vladivostock", deux chansons qui donne furieusement envie de se faire une tartine de houmous et de se jeter une vodka) avec ses geignements enjoués. Bien que construit comme une compilation, l’album brille par sa fluidité et ce malgré des changements de tempo quasi constants. Au final on ne voit presque pas passer ces 17 chansons et on n’hésite pas en appuyer sur la touche replay.
Camper Van Beethoven ouvre une boite de Pandore pour le rock indépendant. Ils continueront pendant une dizaine d’années (avant de se reformer au XXIème siècle) à explorer diverses musiques comme la country ou le noise-rock, toujours mus par ce même désir de liberté, l’envie de ne répondre à aucune mode et de s’amuser. Ce Telephone free landslide victory est en fait l’album idéal pour tout amoureux de rock fougueux et faussement je m’en foutiste.
Vous l’aurez peut-être remarqué, le nom de ce blog fait une référence directe à une chanson du Gun Club. Il faut dire que le légendaire groupe de Jeffrey Lee Pierce est adulé dans cette maison. Il aura donc fallu trois mois pour que je me décide enfin à écrire quelques balivernes sur eux.
On s’intéresse ici au seul EP que le Gun Club ait jamais sorti, le fabuleux Death Party, enregistré en 1983 chez Animals Records. Je ne m’amuserai pas à refaire ici toute l’histoire du groupe, All-music, Wikipedia & co sont là pour vous au cas où. Il faut simplement préciser que cet EP fait le lien entre le deuxième (Miami) et troisième (Las Vegas story) album, soit une période qui a vu le son du groupe se transformer, délaissant le punk-blues suintant originel pour s’orienter vers un rock plus classique et plus dense, pour faire court. Il est donc normal de retrouver ici une certaine tension entre ces deux styles. Et une fois n’est pas coutume Jeffrey Lee Pierce a modifié le line-up pour enregistrer en compagnie de Jim Duckworth (Panther Burns) à la guitare et Dee Pop (Bush Tetras) aux fûts. Un choix très judicieux quand on constate le chantier fait par les deux gonz.
le line-up de l'époque
Les purs et durs de la première heure diront que sans le freak-blues génial de Fire of Love, le groupe perd un peu de son intérêt, mais ce serait ignorer bêtement la qualité d’écriture magistrale que Pierce propose ici. Si l’ambiance est plus froide, son génie, lui, s’exprime avec la même force. Car quelles que soient les tonalités, il garde cette aptitude rare à générer des chansons possédées et fulgurantes, comme la retranscription de sa rage dépressive. Les six minutes de « Death Party » en sont un exemple flagrant : des rythmiques qui prennent à la gorge sur un prêche démoniaque de Pierce. On suffoque en écoutant cet hymne écorché, qu’on imagine accompagner une danse macabre…sans doute ce que le groupe a su faire de mieux. Le reste est d’un niveau tout aussi affolant, avec notamment « The Lie » ou « The Light of the World », du punkabilly urbain, à la fois lyrique et explosif, qui annonce la fièvre blanche de Las Vegas Story. La parenthèse envoûtante de « The House on Highland Avenue » nous laisse elle aussi démunis. Cette balade sublime aux paroles angoissantes voit d’ailleurs Pierce s’essayer avec succès au piano.
Un leader au sommet de son art, des chansons inspirées et un groupe impeccable, vous l’aurez compris, il n’y a rien à jeter sur ces 20 petites minutes.
Punching Joe
"Death Party"
"The Lie" live
Longtemps introuvable cet EP a fait l’objet de rééditions dans les années 2000, sur CD notamment. Ainsi on peut se procurer la bête chez Sympathy for Record Industry et Cooking vinyle, agrémenté de lives d’époque, histoire de prolonger ce plaisir éphémère.
Basés à Bloominton, Indiana, Josh Manashe et Glenn Brigman forment en 2010 Triptides. Plutôt productifs ils sortent deux EPs (Triptides et Tropical Dreams) avant de pondre un album en juillet dernier, intitulé Psychic Summer, chez Beach Tapes. Manifeste psyché-surf d’une qualité affolante, Psychic Summer tourne en bouche depuis plusieurs jours chez moi, il fallait que je vous en parle.
S’il y a bien une de leurs obsessions que le duo aime partager, et la pochette, comme le titre, en en sont des indices, c’est celle de l’été. Plage, soleil, surf, cette thématique bouillonne durant les 14 chansons proposées. Un fantasme nostalgique pour eux qui ont dû quitter les côtes américaines et venir s’installer dans l’Indiana, région paysanne et froide, à des milliers de kilomètres de la première vague. Si le son du groupe est résolument tourné vers la surf-pop et le garage, la tonalité rêveuse de leur musique est apportée par de nombreuses impulsions psyché, voire shoegaze, qui constituent un mélange des genres plus que convainquant. Pas étonnant alors de retrouver dans leurs influences aussi bien des groupes des compilations Nuggets que Tame Impala ou Beach House.
Le disque commence par une petite intro exquise ("Drift away") qui se conclue par un "Let’s go surfin’" scandé, histoire qu’on comprenne où on met les pieds. Dans la foulée, le single "Going under" et sa guitare colorée nous invite à une beach party enjouée et dansante. Au fil des chansons le son prend de l’ampleur et se gorge de la fameuse touche psyché-shoegaze, permettant au compos de s’envoler et d’atteindre des sphères où l’imaginaire se perd avec délectation. J’ai vraiment l’impression d’entendre le Nowherede Ride sur certaines pistes ("Pier", "Satin Skies", Mark Gardener sort de ce corps !), pour mon plus grand plaisir. Le groupe maîtrise ses influences, ce qui lui donne une vraie identité. Ainsi ils n’hésitent pas à revenir vers le garage sixties à coups de riffs bien sentis et accrocheurs ("Who knows") ou à se plonger dans les abysses avec douceur lors de morceaux plus calmes et éthérés, comme sur le superbe "Island". Car si le fil rouge reste l’océan, Triptides nous propose une palette d’ambiances diverses sur ce même thème, allant du réveil ensoleillé ("Psychic summer" et ses guitares qui s’entremêlent) aux soirées moites ("Catch a wave") en passant par l’après-midi surf ("Outlaw"). L’album se termine sur la parfaite "Venus is cruel" (extraite de l’EP Tiptides), captée live, qui laisse entrevoir une énergie que l’on ne soupçonnait pas et qui promet des concerts haletants !
A l’heure du bilan, je ne vois pas grand-chose à redire à cette œuvre. Une identité forte, des mélodies aussi catchy que mystérieuses et des musiciens au diapason. Cet album s’impose comme un incontournable de cette année et les Triptides comme un groupe à suivre de très près. Pour vous offrir un surf sur les nuages, écoutez Psychic Summer !
Punching Joe
L’album est en téléchargement pour une poignée d’euros sur leur Bandcamp, ce serait dommage de s'en passer. Vous pouvez aussi acheter la cassette, faite maison, toujours à un prix très raisonnable. Et pour prolonger ce Psychic Summer je vous invite vivement à écouter leurs EPs, notamment Tropical Dreams.
Walking with the beast est parti quelques jours se faire péter la panse et les oreilles en Bretagne. Un résumé sur ce dernier point s’impose.
Pour la troisième année consécutive l’improbable Folks-Blues Festival s’est tenu dans la très charmante petite ville de Binic (Côtes-d’Armor). Improbable car pendant trois jours le tranquille port de plaisance, où de gentils vacanciers, pull autour du cou, glace à la main, viennent en famille flâner au calme, se transforme en Mecque du blues et voit débarquer lunettes noires, guitares slide et harmonicas du bayou. Un rêve rendu possible par l’association locale, La Nef D Fous et son armée de bénévoles dévoués à la cause rock’n’roll…le tout gratuitement et sous le parrainage de James Leg : La Classe.
Loin de l’ambiance culs coincés hype des concerts de rock indé auxquels on assiste tout au long de l’année, le Folks-Blues Festival se démarque par son esprit profondément convivial. Pas étonnant que la crème du punk-blues actuel s’y plaise : Black Diamond Heavies, Left Lane Cruiser, Henry’s Funeral Shoe, Mark Porkchop Holder, Johnny Walker (Soledad Brothers), etc. Des musiciens en phase avec la volonté des organisateurs de proposer "des mecs capables de tout donner devant 15 ou 2000 personnes". Deux petites scènes (Place de la Cloche et Place Pommelec) sont disposées à chaque bout du port et permettent ainsi aux festivaliers de déambuler selon leurs envies. Pas question pour les artistes de ne livrer qu’une seule prestation chronométrée, la plupart feront le marathon durant les trois jours.
Vendredi :
Après avoir écouté de loin l’excellent rock’n’roll hystérique de Sherif Perkins, on se dirige vers Pommelec pour Left Lane Cruiser, from Indiana. Ravi d’être encore là, le duo d’Alive Records va lancer le festival avec la manière, grâce à son raw-blues aussi violent que groovy. Frederick Joe Evans, maestro de la guitare slide, balance du riff entêtant au kilomètre sur son chant gras, 200 % ricain, tandis que Brenn Beck à la batterie s’occupe de nous exciter le palpitant. Un premier concert parfait !
Les Magnetix dans la foulée, seul groupe de garage du festival, n’avaient qu’à enfoncer le clou comme ils savent si bien le faire. Pourtant le concert laisse une impression de raté, la faute à une attitude douteuse, qui contraste avec l’enthousiasme des précédents Left Lane Cruiser. Le duo semble jouer pour leurs quelques potes postés tout devant et n’insuffle pas vraiment de rythme dans son garage bordélique. D’habitude son point fort, l’attitude un brin à l’arrache du groupe devient ici caricaturale et lourde. Dommage. Paraît que c’était mieux le samedi, on ne saurait vous dire, on avait décidé de zapper et de réessayer le dimanche mais le duo a finalement dû écourter son séjour binicais.
C’est ensuite au tour de Mark "Porkchop" Holder de prendre place sur la scène Pommelec. Dès les premières minutes on bénit son pote James Leg de l’avoir arraché à son cher Tenessee pour l’emmener de l’autre côté de l’Atlantique, une première ! Guitare en métal, grosse caisse et tambourin aux pieds, une voix de bluesman oldshcool, ce white man envoie à la façon des pionniers des années 20 ! Tout en classe et en finesse, sa musique résonne de manière mystique dans le port de Binic. Les badauds s’arrêtent pour profiter du moment et s'attardent, ils sont comme nous, scotchés. C’est tout l’esprit du festival, le public qui en bonne partie se trouve plus ici pour les charmes du village breton que pour les crasseuses guitares, reste donc véritablement à conquérir. La lumière du jour se retire, mais le blues de Porkchop scintille. Très grand !
Radio Moscow est chargé de finir la soirée à Pommelec. Ici divergent les avis. Punching Joe vous dira qu’aussi sympathiques soient-ils, il ne peut vraiment pas accrocher à leur rock heavy et psyché totalement seventies (parce que tout ce qui touche au seventies, lui, ça n’est pas sa came). Et puis ce guitariste qui branle son manche toutes les 30 secondes, ce batteur qui se contente de faire du bruit…Punching Joe a bien failli perdre le contrôle de ses nerfs. Tandis qu’Hanemone, sans être non plus carrément emballée, vous affirmera que le délirant son testostéroné et la dégaine de Radio Moscow, même si on a déjà vu ça il y a quarante ans et revu depuis, il faut avouer que c’est quand même un brin jouissif, on secoue bien volontiers la tête, en tous cas ça envoie du bois comme dirait l’autre.
On se dirige donc place de la Cloche où les Black Diamond Heavies, du Big Bad Wolf James Leg, ont pris place. Van Campbell est absent à la batterie, remplacé par un certain Nick tout aussi percutant. Le concert prend pourtant une tournure bizarre lorsqu’au fil des minutes James Leg perd pied, complètement ivre. Il blablate deux heures entre chaque chanson comme un gamin qui viendrait de prendre sa première cuite, fait n’importe quoi, sous l’œil parfois exaspéré de son batteur qui essaye de rattraper le truc comme il peut. Le godfather du festival rate un peu son entrée…
Samedi :
Soirée qui bénéficie une nouvelle fois de la clémence du ciel breton. Du coup on s’offre une double ration de Johnny Walker, on l’avait raté la veille. A 17 heures puis à 21h30. L’ex leader des feu Soledad Brothers, ami de Jack White et actuel taulier de Cut in the Hill Gang, fait étalage de toute sa classe, sous ses airs de dandy anglais déglingué. Une allure qui n’est pas sans nous rappeler celle de Jonathan Richman. Une guitare et un harmonica accompagne sa voix nasillarde et puissante sur un blues-rock qui a fait la renommée des Soledad Brothers. "Cage the tiger" fait sautiller tout le monde avant que le bougre nous sorte une reprise de "Preachin’ the blues" à la sauce Gun Club. Colossale. Enjoué et retourné, on se demande pourquoi ce compositeur légendaire n’a pas encore une statue à son effigie ou une ville à son nom…Géant !
La caution folk/douceur/gentil du festival est assurée, entre autres, par Jamie Huntching et Pete Ross. Le son atmosphérique du premier se perd très vite dans l’air saturé de méchant blues qui règne à Binic, tandis que pour le second on déplore une voix et des compo anecdotiques pour ne pas dire irritantes. On préfère s’attarder sur Dirty Deep, qui envoie un blues lourd et hypnotique aux résonnances presque grunge…bizarre mais très bon ! On reste cependant un brin perplexe lorsque ce jeune alsacien, nous arrivant tout droit de Mulhouse, s’adresse au public en anglais…what’s wrong with you guy ?
Il est l’heure pour les Black Diamond Heavies de se rattraper. Et James Leg a eu la bonne idée d’inviter Porkchop sur scène. James est en forme et le feu prend très vite. La guitare de Porkchop apporte une ampleur supplémentaire au son du groupe, déjà très dense. Tout le monde danse frénétiquement sur les chansons tantôt rock’n’roll, boogie, gospel ou blues. Leg parle cette fois-ci pour faire rire "Please, two beers, two whiskies and one diet-coke, for Porkchop" et nous montre qu’il est bien un des mecs les plus rock’n’roll du moment. Avec un timbre pareil, on le soupçonne d’ailleurs de pratiquer les gargarismes au whisky. Summum de la classe il entonne "Drinkin’ too much", tout en autodérision, son orgue, souvent violent, est ici beau à pleurer et sa voix gorgée d’émotion. On ne doutera plus jamais de toi James, promis !
La soirée s’achève avec nos chouchous du festival, les gallois d’Henry’s Funeral Shoe, dont se sera le seul concert. Toujours aussi monolithique la musique des frères Clifford explose sur scène. Les riffs Led-Zeppliniens de Aled éclatent en mille morceaux sous les agressions perpétuelles de son barjot de frangin à la batterie. Ce freluquet reste une énigme : mèche d’ado emo, look H&M, Brennig, une fois derrière les fûts se transforme en sataniste de la frappe : hurlements, sauts, il s’agite comme un singe sous acide et reste ainsi une attraction en soi. Une exubérance jouissive et assumée qui ajoute une touche fun à ce concert encore une fois exaltant.
Samedi se termine, tant de sautillements et d’émotions, la fatigue se fait sentir mais voilà Johnny Walker en duo avec Porkchop sur le palier d’un bar, on est donc obligé de faire une halte. Et une fois de plus ils nous éclaboussent de leurs talents, ces mecs là ne s’arrêtent jamais putain !
Dimanche :
Dernier jour du festival, on apprécie d’abord de loin le nouveau set de Porkchop, qui décidemment aura été beaucoup sollicité pendant ces 3 jours. On découvre le jeune nantais de Birds are alive, un one man band de rock-blues très rythmé et dansant. On pense presque aux Black Keys…ah tiens, il en fait une reprise justement, cool ! Un gars plein d’avenir qu’on suivra dès la rentrée avec la sorti de son album. On reste toujours place de la Cloche pour Chicken Diamond, dont le blues plus massif nous séduit moins que celui de son prédécesseur. On notera quand même une reprise du Velvet qui fait toujours du bien !
C’est au tour du Doc Johnny Walker ! Last but not least serait-on tenté de dire ! Encore une fois, le lonesome troubadour nous fout la banane, sa musique semble éternelle, pouvant être répétée à l’infini, sans jamais nous lasser. Ce mec arrive à être touchant et presque fragile, derrière des chansons maitrisées dont les mélodies restent immédiatement en tête. Cerise sur le gâteau voilà qu’il se remet à la reprise du Gun Club, cette fois c’est "Jack on Fire" qui y passe, on jubile intérieurement. Tout le monde à envie de l’embrasser, de le forcer à rester. Une jeune fille implore même un dernier morceau que le décidément sympathique Johnny lui offre volontiers même si son temps imparti est écoulé, à Binic on n’est pas trop à cheval sur les horaires et le programme.
Dans la foulée les BDH sont de retour, avec Porkchop et Walker, par intermittence. Toujours très solide, la formation déploie tout son talent, le Big Bad Wolf, frais et heureux, joue sur commande, avec un plaisir communicatif. Tout le monde semble emballé, ça groove à s’en péter les genoux. Il annonce son retour dans la soirée pour une prestation de folie, même papi et mamie qui n’avaient pas prévu ça, se concertent à côté et décident de rester. Les BDH sont bien un des groupes les plus impressionnants en live ! No discuss !
Les Left Lane Cruiser, après leur parenthèse belge du samedi, remontent sur la scène binicaise avec cette bonhommie ricaine qui les rend très attachants. Comme vendredi le concert est excellent, assez puissant pour nous redonner un petit coup de fouet, et groovy pour nous réchauffer les miches. Les deux guys donnent même de temps à autres dans le phrasé hip hop et nous parlent des Beastie Boys. Le dernier morceau voit arriver James Leg pour une reprise des BDH tonitruante !
Le temps de faire quelques changements de line-up et voilà le show final, la James Leg’s Benediction ! Soit un jam furieux avec Left Lane Cruiser, Johnny Walker, BDH, Porkchop, Dirty Deep, et autres ! On regrette que cette apothéose ait été un peu gâchée par la présence incompréhensible d’un invité inconnu (pour nous) à la batterie. Le bonhomme se la joue bouffon de service avec des mimiques de chimpanzé, un jeu incohérent et faussement décalé. Ok pour le cirque, mais dans une jam de blues ça la fout un peu mal ! D’ailleurs on sent un certain malaise sur scène, notre Johnny étant quelques peu décontenancé pendant 5 bonnes minutes ! Seule explication de ce délire, ledit monsieur a du sauver James Leg d’une chute dans l’eau du port vendredi soir après sa cuite monumentale, et ce dernier a bien voulu le remercier en lui accordant ce moment privilégié. Pour mettre fin au calvaire les musiciens stoppent et font appel à Nick qui se replace derrière les fûts ! On reste amer même si arrivent 10 nouvelles minutes furieuses à la fin desquelles Mark Porkchop arrachent les cordes de sa guitare. Si tôt descendus de scènes, les musiciens se mêlent au public qui se rassasie de bière locale. C’est aussi ça l’esprit du Folks-Blues Festival, maintes fois durant les trois jours on aurait pu donner une bonne tape dans le dos à Johnny, Mark ou James, ceux-ci étant autant sur scène que dans la foule et semble t-il toujours prêts à échanger.En résumé : le Folks-Blues festival de Binic c’est trop cool, faut y retourner.
Punching Joe & Hanemone
Quelques vidéos de ces trois jours trouvées sur YouTube :
Johnny Walker "this goes for all pretty french girls, you know who you are"