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dimanche 26 janvier 2014

Weed-Deserve


Après la décontraction de Purling Hiss et la pop musclée de Paws, on ouvre un nouveau volet dans l’exploration du revival nineties avec son versant punk, fièrement défendu par les Canadiens de Weed. 



Il semblerait que la ville de Vancouver soit une espèce de havre de paix pour la population slackers. Cette année on a notamment vu débarquer the Courtneys, trois filles bloquées en 1991, qui idolâtrent Keanu Reeves, MTV et le rock débraillé. On retrouve cette même esthétique "VHS et jeans troués" chez le quatuor Weed qui vient de sortir son premier LP, Deserve, chez Couple Skate Record. Ils osent même arborer un nom, aussi nul que génial, qui résume en quatre lettres l’état d’esprit d’une musique faite par des branleurs, pour des branleurs.

Si les Weed jouent aux petits malins, leur musique impressionne d’emblée avec "Heal", une chanson taillée dans l’acier qui dégueule des guitares fuzzées jusqu’à l’os. Les saintes chapelles indie-rock sont là (Mudhoney, Dinosaur Jr, Sebadoh, voire les Pixies) mais restent suffisamment en retrait pour éviter au groupe de tomber dans le simple exercice de style. On sent chez Weed une sorte de rage maladroite, tantôt débridée, tantôt précise, qui s’incarne dans des chansons puissantes et lourdes mais toujours un peu déglinguées, et même dispersées. "Set Me Back" galope vers l’inconnu, captant magnifiquement l’essence de cette musique qui réunit la pop et le rock’n’roll sans les soumettre à des schémas préétablis.


La première partie de ce Deverse est irréprochable et on peut encore retenir la noisy "Silent Partner" ou le mur punk "Gun Shy", sur lequel on vient buter avec un certain plaisir masochiste. Le reste de l’album est tout aussi bon, bien que moins percutant, ce qui confirme que le groupe semble plus à l’aise dans les cavalcades punk que dans l’indie-rock chaloupé. C’est d’ailleurs ce qu’on retient au final : un son énorme, avec le duo basse/batterie qui fait un chantier démesuré, laissant place à un rock qui ne s’embarrasse pas de détails mais qui garde tout de même son esprit joueur et insouciant.
Punching Joe

L'album s'écoute en intégralité ici.

mercredi 24 avril 2013

Dusty Mush, Pain Dimension : Melun Connection

Si vous vous baladez un jour du côté de Melun, vous croiserez peut-être, au détour d’un skate park, des jeunes gens qui vous parleront reverb, Back from the grave et Thee Oh Sees. Il s’agira probablement des membres de Dusty Mush et Pain Dimension, groupes locaux qui, entre deux kickflip, explorent les routes sinueuses d’un garage-rock sale et saturé.


L’année 2013 débute en trombe pour les Dusty Mush qui viennent de sortir deux K7. La première est un split en compagnie des Sud-Africains the Future Primitive, publié par le label américain Cheap Miami. Sur leur face, les Dusty Mush envoient un garage primitif et angoissant, porté par une rage toujours contenue. La tension est déjà palpable sur "Space Cat" et "Boogie Bogger" mais c’est grâce à "Cowboy Express" qu’elle s’exprime pleinement, dans une superbe chanson flinguée qui enrhume le cerveau. Cheap Miami a également réédité la première K7 du groupe (tirée à 15 exemplaires en 2012), agrémentée de deux nouveaux titres. On retient notamment de la face A "Tom Pitt’s Acid Trip", soit quatre minutes de déglingue sous anxiolytiques. La face B, elle, met en avant une très cool reprise de "Yeah" des Alarm Clocks.


De son côté Pain Dimension célèbre sa première sortie physique, une K7 trois-titres faite maison et tirée à 30 exemplaires. L’enregistrement dévoile tout le potentiel du jeune groupe qui s’avère capable de jouer sur plusieurs registres. "I’m a dreamcatcher" plaque un gros riff façon early-Black Keys tandis que "Seven Fingers Hand" éructe un garage maladif et grinçant. Mais c’est avec "Vacuum Head" qu’ils surprennent le plus en livrant une jolie balade cauchemardesque. Tout comme leurs potes Dusty Mush, les Pain Dimension se tiennent prêts à répandre leur fougue de banlieusards enragés à qui veut bien l’entendre.


Punching Joe

-N'hésitez pas à explorer les pages bandcamp des groupes et à vous procurer leurs cassettes : Pain Dimension et Dusty Mush.
-Pour en savoir plus sur eux, une seule solution : écouter Yummy, Radio Campus Paris.

lundi 25 mars 2013

Campfires-Tomorrow Tomorrow

Avec Tomorrow Tomorrow Campfires s’aventure au cœur d’une forêt mystérieuse, guidé par la lueur fragile de chansons chatoyantes.

Campfires n’en est pas à son coup d’essai. Tomorrow tomorrow est le cinquième album en quatre ans du groupe, derrière lequel se cache en fait un seul homme : Jeff Walls. Sur ses premiers enregistrements (sortis pour la plupart en K7) le compositeur américain développe une musique intimiste, entre rock foutraque à la Pavement et pop-folk éraflée. Aujourd’hui délocalisé de Chicago à Portland, Jeff Walls semble s’être imprégné de l’ambiance bucolique qui entoure la région du nord-ouest des Etats-Unis. Plus folk mais toujours aussi lo-fi, ses chansons partent en quête du moment de grâce, aussi fugace soit-il.



Tomorrow tomorrow pourrait être présenté comme le double négligé de l’album Bend Beyond de Woods, sorti il y a quelques mois. Car, là où Woods réussit à forger minutieusement des objets pop parfaits, Campfires préfère livrer nonchalamment ses fulgurances. Et celles-ci sont nombreuses sur cet album pourtant concis, où les chansons ne dépassent jamais les trois minutes.

L’introductive "If the darkness were to bend" donne parfaitement le ton. Comme extirpée d’un ensemble qui nous dépasse, elle se retire aussi vite qu’elle est arrivée, laissant pour seule trace une mélodie perchée et un chant adolescent. Un titre en forme d’invitation à rejoindre Jeff Walls dans sa canopée enchantée où il semble avoir trouvé la recette parfaite, sorte de mélange entre la spontanéité géniale d’un White Fence ou d’un Bonnie Prince Billy et l’élégance des Beachwood Sparks. "Fortune teller", "Simple things" saisissent ainsi d’emblée par leur beauté précaire. Parfaitement entrecoupé par des instrumentales malicieuses, Tomorrow tomorrow retombe toujours sur ses pieds. L’esthétique lo-fi est utilisée avec justesse, permettant de mettre en avant les compositions plutôt que de les dissimuler. Et avec des titres comme "Time for a ride", "Bayonet" ou "Glass Arrows", le disque s’impose déjà comme un incontournable de l’année 2013. Une œuvre habitée et insaisissable qui ravive également l’esprit du collectif Elephant 6. Ce dernier fait d’ailleurs une apparition sur la dernière piste, un hommage à Bill Doss, disparu l’année passée.
Punching Joe

Le disque, sorti en vinyle chez Fire Talk, est en écoute intégrale ci-dessous. Les enregistrements précédents sont pour la plupart répertoriés sur la page bandcamp de Campfires.
 

lundi 4 mars 2013

The Tough Shits / Audacity

Comme il n’est jamais trop tard pour parler d’un bon disque, nous allons faire un petit retour en 2012 et évoquer deux excellentes sorties, passées un peu inaperçues, signées the Tough Shits et the Audacity. Deux groupes aux styles différents mais qui partagent, d’une part le même label (Burger Records) et d’autre part la même envie d’une musique immédiate, simple et décontractée.


Commençons par les poppeux : the Tough Shits. Arborant un nom débile et une pochette mettant en scène une bande de freaks qui foutent le boxon dans une fête foraine, the Tough Shits a en apparence tout du groupe punk bas du front. Erreur ! L’écoute de ce LP révèle une jolie collection de chansons pop grésillantes et catchy, qu’il est difficile de bouder. 

Sans rien révolutionner, le quatuor originaire de Philadelphie élève au contraire la banalité au rang d’Art. Les structures, tout comme les refrains, semblent familiers mais prennent une dimension casse-gueule délicieuse dans les mains des Tough Shits et de leurs paroles décalées. Du garage-pop ("Try not to laugh") au rock simplet ("Hombre de la Cocaina") en passant par la pop intemporelle ("Early Grave", "Security Blanket" et surtout la superbe "She’s a loner"), the Tough Shits livrent un de ces disques "mineurs" très attachants, réjouissants en toutes circonstances. 

On traverse maintenant les Etats-Unis pour trainer du côté de Fullerton, Californie, où sévit the Audacity et son punk débraillé. Repéré en 2009 grâce à leur premier LP Power Drowning, patate chaude garage-punk enregistrée dans des chiottes, le groupe repointe le bout de ses cheveux gras avec Mellow Cruisers, toujours chez Burger.


En trois ans the Audacity a étoffé son identité sonore et diversifié sa palette. Les compositions sont désormais plus sinueuses, avec des changements de rythmes bien sentis ainsi que l’ajout de gimmicks pop accrocheurs ("Garza Girls", "Extensions"). The Audacity n’a pas pour autant perdu son âme de slacker je-m’en-foutiste, ce qui permet à Mellow Cruisers de garder toute sa fougue adolescente ("Indian Chief", "Funspot"). Il ne manque qu’un gros tube.
Punching Joe

L'album Mellow Cruisers est en écoute ci-dessous. Il vient d'ailleurs d'être repressé par Burger Records.

jeudi 10 janvier 2013

Moondawg Jones-The Ascension of

Caverne d’Ali Baba ou boîte de Pandore, le web demeure un espace de diffusion complexe pour la musique. Là où les groupes fourmillent, combien de trucs sympas pour une vraie claque sonique qui nous accompagnera pendant des années ? Loin de moi pourtant l’idée de jouer au grincheux qui n’a pour raison de vivre que les "groupes qui comptent", car je ne cracherai jamais sur "un bon petit groupe", aussi éphémère soit-il. En fait ce qui m’interroge le plus dans la profusion de nouvelles formations c’est leur capacité à étonner. Comme moi, ils font partie de cette génération internet ayant acquis une culture musicale en farfouillant dans ces immenses archives de la musique, tout d’un coup disponibles à portée de clic. Rien de plus facile désormais, avec une petite étincelle de passion, que de devenir un érudit, un esthète en herbe. Le problème est que quand j’écoute tous ces groupes à la culture musicale de plus en plus pointue, justement, je n’entends que celle-ci. Un bien pour un mal en quelque sorte car, si la musique s’est toujours construite sur son passé, j’ai l’impression qu'à l'heure actuelle, plus que jamais, elle croule sous les références. Or, j’attends souvent autre chose de la musique qu’un étalage de ces dernières, aussi flatteuses et brillamment exécutées soient-elles. De là à dire que certains musiciens d’aujourd’hui seraient trop cultivés pour émouvoir…peut-être. En tout cas je comprends mieux pourquoi j’aime tant des Tim Cohen, Growlers ou autres Eddy Current Suppression Ring, qui transcendent selon moi toute filiation. Et c’est pourquoi également je suis assez fasciné par Moondawg Jones, dont la musique sulfureuse et  intrigante titille autre chose que ma, certes modeste, banque de données.

Le clip de "Duncing"

Il est pourtant difficile d’arrivée jusqu’à lui puisque Moondawg Jones reste tranquillement tapi dans les abysses du web. Une page bandcamp sans trop d’informations, une seule vidéo sur youtube (voir ci-dessus), un tumblr et une  petite poignée de « likes » sur facebook, c’est presque un fantôme. En creusant un peu, on apprend que Moondawg Jones est le projet de Joseph Still, apparemment vendeur de sandwichs à Springfield (Missouri) et membre de Ghost Dance et Chris Gnarly. De plus, il n’a aucune sortie physique pour l’instant mais sa page bandcamp (où tout est gratuit) est heureusement bien remplie. On y trouve notamment The Ascension Of, un enregistrement de onze titres qu’il a mis en ligne courant novembre 2012.

Sur la forme, le disque est dans l’air du temps, et de prime abord Moondawg Jones ne fait que du garage-punk-noise ultra lo-fi. Mais c’est dans l’exécution que quelque chose se passe. Je ne sais pas ce qu’il avait à expier mais il met ses tripes sur la bande avec une sincérité saisissante. Dès "Winchusay" l’ambiance est pesante et une guitare écorchée fait face aux cris plaintifs d’un refrain terrifiant. The Ascension Of touche ainsi à  une intimité rare, Moondawg Jones nous invitant dans sa chambre lugubre où des fantômes tourmentés interfèrent avec sa musique possédée. Des chansons hantées donc, pour un disque qui atteint parfois des sommets d’angoisse, le genre de choses qu’on avait plus entendues depuis les Warlocks ou Jay Reatard. Pour rentrer dans le détail, The Ascension Of, bien que dense, est assez varié, entre pop vénéneuse ("Vunder", "Dick Trickle") et punk-noise décadent ("Zimmy", "Winchusay"). Il possède aussi quelques fulgurances mémorables comme "Duncing" et "Majic" qui vous pourchasseront jusque dans vos rêves.


Terré dans son coin, Moondawg Jones cristallise sur ce disque une énergie primaire qui fascine et obsède. Il ne cherche pas le vrai son, le bon goût, et toutes ces notions aux résonances plus religieuses que musicales, qui essayent de nous faire croire en l’existence de chapelles immuables et nous font perdre de vue l’essentiel frisson. C’est pour cela que sa musique dégage une fraîcheur vivifiante et exorcisante qu’il convient de s’imprégner sans modération.
Punching Joe

The Ascension of en écoute intégrale ci-dessous et en téléchargement gratuit sur la page bandcamp de Moondawg Jones, ainsi que tous ses autres enregistrements.

jeudi 13 décembre 2012

Interview : Jaromil Sabor


En explorant les souterrains du rock français, le label Close Up est devenu un défricheur de nouveautés en qui nous avons une confiance presque aveugle. Sudden Death of Stars, the Space Padlocks, Dalaï Lama Rama Fa Fa Fa, les Rivals, voici quelques super groupes découverts grâce à une sortie sur le label parisien. La dernière signature en date : un certain Jaromil Sabor qui débarque avec son premier LP Marmalade Sculpture. Sous ce patronyme référencé se cache le projet solo de Loïk, un jeune homme originaire de Bordeaux que l’on a pu écouter au sein des Artyfacts, ou aujourd’hui avec Arthur Pym & the Gordons. Loin de l’esprit garage de ces derniers, Jaromil Sabor s’oriente vers des sonorités plus acoustiques, où la part belle est faite aux mélodies bricolées et aux arrangements lo-fi. En résulte des chansons intimistes mais aux sonorités luxuriantes, qui peuvent, par exemple, rappeler la sensibilité feutrée des travaux de Phil Elverum ou la magie des productions solo de Tim Cohen. Surpris par tant d’inventivité et par tant de maturité, on a voulu en savoir plus sur son auteur.  



     C’est une idée de longue date ce projet solo ?
Pas vraiment. Ça s’est mis en place assez naturellement en fait. Cette année, je vais beaucoup voyager. Ça fait quatre mois que j’habite à Berlin et je pars vivre au Canada à partir du mois de février. Avec Arthur Pym & the Gordons on est donc contraints de faire une parenthèse d’au moins un an et moi je voulais vraiment continuer à faire de la musique : enregistrer, mais aussi faire des concerts.

En parallèle, ça fait plusieurs années que j’enregistre des trucs de mon côté, qui ne s’intègrent pas forcément aux différents groupes dans lesquels je jouais. J’ai regroupé un peu tout ça, j’ai fait le tri et je me suis dit que c’était un bon point de départ pour entamer un nouveau projet, d’en faire un album. Puis, j’ai mis en place un set à jouer sur scène et voilà comment ça a commencé.

     Qu’est ce que tu retiens de l’expérience Artyfacts ?
Beaucoup de choses. Tout s’est passé très vite en fait, donc, pour moi, les véritables enseignements de cette expérience ont été tirés après coup, le temps que ça s’intègre et se digère. Quand on s’est rencontrés avec Tonio, qui était chanteur dans le groupe, on s’est très vite retrouvés en bonne harmonie, quand on écrivait des morceaux ensemble et aussi quand on pensait au devenir des Artyfacts. Et puis, un peu miraculeusement, tous ces petits objectifs se sont réalisés. Il y avait un côté assez merveilleux.
Tout ne s’est pas terminé de la meilleure façon, c’est sûr, mais je garde le souvenir d’une période géniale. C’est une période où j’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont marqué, je me rappellerai de tout.

Je retiens aussi qu'on a été portés haut par la presse "grand public", et en parallèle, parce qu’on n’avait pas forcément une étiquette underground ou garage, on était pas mal décriés par des gens se réclamant plus puristes. Mais on ne faisait pas du tout ce son pour se vendre, simplement à cette époque, même si ce n’était pas forcément quelque chose de "cool" à revendiquer, on écoutait Springsteen, les Beach Boys et les Zombies. Donc ce son-là, on l’avait choisi.
Ça m’a permis de prendre plus de recul par rapport à la réception. Particulièrement avec Jaromil Sabor d’ailleurs, qui ne rentre pas du tout dans le carcan grunge-garage-punk en vogue actuellement.


     Tu peux nous parler de ton groupe, Arthur Pym & The Gordons ?
Le groupe est né à peu près un an après avoir quitté les Artyfacts, j’avais envie de recommencer à faire de la musique. Donc on a commencé à jouer avec Paul, le bassiste tout nu sur la pochette. Il avait écrit une chanson assez garage, "Idaho Massacre", et on l’a enregistrée. L’association Bordeaux Rock organisait un concert deux mois plus tard et nous a proposé d’y jouer. On s’est donc mis en quête d’un deuxième guitariste et un batteur et on a tout de suite trouvé Gaspard et Hector.
Ce qui est super, c’est que tous les quatre on n’écoute pas vraiment les mêmes groupes. Ça pose des petits soucis parfois, parce qu’on ne veut pas forcément tous aller dans le même sens mais ça me permet de jouer des morceaux que je serais incapable d’écrire tout seul. Du coup j’assimile de nouveaux codes musicaux et je peux enrichir ma palette de composition. On est vraiment potes, on se voit tous les jours et on s’amuse à chaque concert. Je pense que ça se voit et que ça joue en notre faveur. On est avant tout là pour les trois autres du groupe et on s’amuse avec nos potes qui sont là. On n‘est pas là pour crier "Est-ce que vous êtes là ce soir ??", en gros. Ici à Berlin, par exemple, où je fais tous mes concerts en solo, ça me manque d’avoir des gens avec qui je suis hyper content de jouer sur scène.

     Vous avez des trucs prévus pour bientôt ?
On n’en a pas encore parlé et Gaspard est parti au Canada cette année. Mais si on se retrouve tous les quatre à Bordeaux l’année prochaine, c’est certain qu’il y aura une suite. De toute façon, on est tellement bons amis que c’est une sorte de groupe éternel je pense et tant qu’on sera dans la même ville, on jouera ensemble. Il y a plein de morceaux qui ne sont pas enregistrés, on pourrait donc envisager une suite au 45t sorti l’année dernière, si tout le monde est partant.



     Tu peux nous parler des références qui se cachent derrière ce nom, Jaromil Sabor ?
Les références sont très mal cachées. Elles sont même assez évidentes. C’est un mélange entre Kundera et Hergé. J'aime bien ce côté jeu de mots très foireux et maladroit, dans le genre "fausse bonne idée", qui annonce l'esprit des enregistrements : un peu bancals et plein de défauts techniques. Surtout, je trouve que ça enlève beaucoup de prétention à la démarche de faire un projet solo. Tu ne peux pas trop te la péter quand tu t’appelles Jaromil Sabor, ou faire une pochette où t’as des lunettes de soleil sur une Harley.

     Quelle est l’histoire de Marmalade Sculpture ?
C’est le regroupement de 11 chansons que j’ai enregistrées au cours des trois dernières années. Le titre est en référence à une chanson des Wave Pictures. Les morceaux les plus anciens ("Cotton Fields", "Oh! Still Time", "Hunting You Down") ont été enregistrés début 2009 au commencement d’Arthur Pym. Les derniers ("Raindrops", "Guilty Love Pleasures", "Movin’ Out") ont eux été enregistrés en mai dernier. Sur presque tous les morceaux, il y a un invité qui joue. Chacun des membres d’Arthur Pym est dessus, le batteur des Artyfacts, les Magical Jumblies Club. En bref, tous mes amis proches font une apparition. Ce n’est pas du tout un concept, ou quelque chose qui était prévu à la base. Je m’en suis rendu compte au moment de faire les comptes et je suis très content d’avoir fait participer tout le monde.
Le tout a été "post-produit", c’est-à-dire masterisé et surtout lissé, par The Rest of Alfredo Garcia. C’est lui qui avait produit l’album des Artyfacts et le single d’Arthur Pym. C’est quelqu’un avec qui je suis très fier de pouvoir travailler et dont je me sens proche. J’ai une confiance énorme en lui parce que je sais qu’on parle la même langue et qu’on voit souvent la même chose dans la musique, même si c’est parfois à travers des prismes différents.

     Le son acoustique de cet album tranche avec ce que tu peux faire en groupe. Pourquoi te tourner vers de telles sonorités ?
En fait, c’est plutôt ce que je fais avec Arthur Pym & the Gordons qui tranche beaucoup avec les sonorités qui me viennent naturellement. Et ça c’est dû au fait de jouer avec Paul, Hector et Gaspard. Tout comme eux doivent trouver un côté plus pop que s’ils faisaient un groupe de garage chacun séparément. Mais ce que j’apporte dans Arthur Pym, je pense qu’on peut le retrouver dans ce que je fais avec Jaromil Sabor, tout comme ce qu’ils apportent, tu peux aussi le retrouver dans leur groupe John Allen Muhammad et ainsi de suite.


     Comment as-tu abordé l’écriture de chansons en solitaire ?
C’est quelque chose que je fais depuis longtemps. C’est une liberté que j’adore : pouvoir aller directement où je veux, sans prendre le temps d’expliquer ou de consulter. C’est un peu le contraire du processus de création d’Arthur Pym, mais les deux sont complémentaires. En ce moment, ce qui me manque le plus, c’est la création collective que j’ai dans Arthur Pym & the Gordons ou dans Martin Zaturecky & Jaromil Sabor. Mais quand on joue beaucoup avec ces groupes, c’est cette liberté individuelle qui me manque aussi.

     Il y a des songwriters qui te touchent ou t’inspirent particulièrement ?
Oui, bien sûr, il y en a plein. Je serais incapable de tous les évoquer. Mais dans cette catégorie, il y a plusieurs sous-catégories.
Il y a les monstres, que j’admire mais qui sont très loin, et pour lesquels dire « on est musicien » ne signifie pas du tout la même chose. Là-dedans tu as Brian Wilson, Beatles, Zombies, Gram Parsons, Love, Otis Redding, Jay Reatard, The Coral et j’en oublie plein.
Après il y a ceux dont je me sens proche, parce que je suis obligé de constater des similarités, même si ce n’est pas forcément toujours recherché. Là-dedans tu as Ben Kweller, principalement. Ce qu’il fait maintenant n’est vraiment pas terrible, surtout son dernier album Go Fly a Kite. Mais quand j’écoute On My Way, l’éponyme, ou même Changing Horses, je me dis qu’on doit avoir des bouts de cervelle identiques. Ce qu’il fait de ses morceaux sur ces trois albums, j’ai l’impression que j’aurais cherché à faire exactement ça.
Enfin, il y a les groupes actuels de la scène anglo-saxonne, dont je me sens proche parce qu’on fait la même chose, à la même époque. Il y en a pas mal pour qui on a joué en première partie avec Arthur Pym et j’ai l’impression que ces mecs sont comme nous, avec un peu plus de maturité et beaucoup plus d’expérience. Là-dedans tu as les Fresh & Onlys, les Strange Boys, Mr. David Viner ou Sonny Smith pour n'en citer que quelques-uns.

     Marmalade Sculpture appuie beaucoup sur le côté "pop bricolée", d’ailleurs tu as tout enregistré toi-même. C’est important pour toi les notions de DIY et de lo-fi dans la musique ?
Oui, les notions de DIY et lo-fi évoquent beaucoup de choses pour moi et particulièrement dans le cadre de ce projet Jaromil Sabor. J’ai tout enregistré avec mon ordi, une carte son et la version démo d’un logiciel de DJ. Donc du très mauvais matériel, et le tout avec un micro de chant typique. Je cherche à transformer ces inconvénients en identité.
On s’est tout de suite dit avec Alfredo Garcia, au moment de produire le tout, que la dernière chose à faire c’est de tenter de cacher cet aspect-là. Au contraire, on a choisi de jouer dessus, de l’appuyer. Quand tu écoutes le dernier titre, "Fading in the Sand", il y a des appels de micro de tous les côtés, c’est presque de l’anti-production. Sur "I Wanna Be Everywhere Twice", tu entends une tasse de café racler sur la table. Mais c’est quelque chose que j’aime et que j’ai souligné au moment de mixer, au lieu de l’effacer. Je voulais que ça donne une intimité brute, qui serait issue à 100% de cet aspect lo-fi et qui retranscrirait les conditions d’enregistrement, souvent dans mon appart ou dans la cave de Paul.
A l’écoute des premiers morceaux que je lui ai envoyés, Alfredo Garcia m’a mentionné le nom de Greg Ashley. Je n’en avais jamais entendu parler, je connaissais juste les Gris Gris. Depuis j’écoute en boucle son album Painted Garden, sorti en 2007, il est exceptionnel. C’est exactement ça que je recherche. Il arrive à donner une grandiloquence à ses morceaux, sans tomber dans la sur-production agaçante. C’est ce que je recherche, notamment dans les arrangements. Bien sûr, je surproduis tout, parce que je double/triple/quadruple la plupart des pistes. Mais ce côté bricolé donne tellement de cachet à l’album de Greg Ashley, qui semble maîtriser à 100% le moment où ça va déborder, que j’essaie de toujours garder en tête des titres comme "Song From Limestone County" ou "Pretty Belladonna" pour diriger l’orientation que je veux donner à un morceau au moment de l’enregistrer.


     De quoi parlent tes textes ?
Tout est toujours très référencé dans ce que je fais. Je fais beaucoup plus de réinterprétation que d’invention à partir de rien, en fait.
Tu as des titres aux références musicales : "Oh ! Still Time", par exemple, c’est un anagramme d’Elliot Smith. Dans les paroles tu as une douzaine de titres de morceaux qui se côtoient. Plein de chansons d’Elliott Smith bien sûr, mais aussi de Johnny Cash, Gram Parsons, Bob Dylan, le Velvet Underground, Neil Young, etc.
"Cotton Fields", c’est un clin d’oeil à Neil Young. "I Wanna Be Everywhere Twice", c’est tiré de paroles de Ben Kweller et c’est une sorte de réinterprétation de son morceau "Thirteen", la même histoire mais avec des paroles et une chanson différentes.
Tu as des références littéraires aussi. Par exemple, "Fading in the Sand", c’est en référence à Ouroz, un personnage des Cavaliers, de Joseph Kessel. C’est un morceau instrumental qui colle bien à son périple je trouve, à la fois fier et désespéré.
Sur la pochette, tu vois le Yasunari Lake en haut à gauche, c’est en référence au roman Le Lac, de Yasunari Kawabata. C’est un superbe roman qui évoque plein de choses sans vraiment tout dire et sans non plus tomber dans une prose figurative pompeuse. Je trouve que c’est un bel objectif de tenter de faire la même chose avec la musique. Ça peut paraître ambitieux, voire même prétentieux, mais je l’assume sans problème. Je vais m’arrêter là mais, en gros, pour chaque morceau, que ce soit dans les paroles ou dans les instruments, tout est bourré de clins d’œil et de références.

     Comment s’est faite la rencontre avec Close Up ?
On est rentrés en contact avec Olivier, le mec qui tient Close Up, en fin d’année 2011 pour sortir ensemble le single d’Arthur Pym. Quand j’ai sorti Marmalade Sculpture, je n’ai pas cherché de label, je l’ai juste mis sur Bandcamp et Itunes et j’ai envoyé le lien à plein de gens, dont Olivier. Il a bien aimé et m’a proposé de le sortir. Ca s’est passé très simplement en fait. J’aime bien ça justement avec Close Up, c’est que ce n’est pas plus compliqué que « ça me plaît, je le sors ».

     Parle nous un peu de ton album de Noël : comment tu as eu l’idée et que trouve-t-on dessus ?
L’idée m’est venue assez naturellement, puisque je suis un grand fan de Phil Spector, de Johnny Cash, des Beach Boys et des All Cannibals. Mon album de Noël s’appelle Various Covers in the Spirit of Christmas. C’est un album assez court, il y a sept titres dessus. En fait, le principe, c’est de faire une reprise de morceaux qui n’ont rien à voir avec Noël et de les enregistrer en leur donnant un petit côté Christmasy.
Je l’ai enregistré pour la plupart ici à Berlin. Je n’ai pas beaucoup d’instruments à disposition, juste une guitare classique et un clavier. Il a donc fallu faire avec les moyens du bord. Par exemple, j’ai utilisé des sonnettes de vélo pour faire des clochettes, indispensables à tout bon album de Noël.
C’est un hommage à des groupes que j’aime et qui m’ont marqué. Depuis John Mellencamp que j’écoutais quand j’étais petit avec mon père, jusqu’aux Atlantics que j’ai découvert plus tard mais qui m’ont tout autant charmé et impressionné.
Bien sûr, pour des raisons évidentes de droits d’auteur, je ne vais pas le sortir physiquement. Donc je le mets gratuitement sur bandcamp pour que tout le monde puisse le télécharger. J’en ai fabriqué 50 exemplaires faits à la main avec du papier cadeau pour la pochette que je vais donner à mes amis. Pour le reste, tout le monde peut fabriquer le sien en téléchargeant les morceaux et la pochette de Juliette !


     Comment tu abordes l’exercice difficile de la reprise ?
Je lisais l’autre jour sur le forum de Planetgong qu’on se posait la question de l’utilité d’une reprise. Pour moi, c’est un très bon outil pour juger un groupe. Une reprise te permet de voir la vision que le groupe a du morceau d’origine. Et si c’est bien fait, ça te fait réaliser que ces mecs ont peut-être une longueur d’avance sur toi, parce qu’ils le regardent à travers un prisme auquel tu n’avais pas pensé.
Surtout, ça dégage toute leur intelligence de la musique, ce qu’ils arrivent à entendre à l’intérieur du morceau. On dit souvent que l’art c’est une interprétation de la réalité. Quand tu regardes ce qu’un peintre a peint à partir de tel paysage, tu te rends compte de la vision particulière qu’il avait du monde. Ce qu’il a déformé du modèle pour arriver à son interprétation et à sa représentation de la réalité de ce modèle. Dans la musique c’est beaucoup moins représentatif. Quand quelqu’un écrit un morceau qui est supposé retranscrire le sentiment ou l’état d’esprit qu’il avait à ce moment-là, l'auditeur n’a pas cette origine à disposition, il reçoit seulement le résultat de l’interprétation, sans voir la déformation personnelle qui a eu lieu entre le moment où le musicien a senti et le moment où il a enregistré. La reprise, c’est un moyen bien plus évident de voir d’où il est parti, et où il a amené ça.

     Quelle est ta prochaine actu ?
J’ai enregistré cet été un 45 tours que j’aimerais sortir début 2013. Il s’appelle If Every Man is An Orphan and Every Child is A Junky. Le concept est d’utiliser certains passages du film The Torture Chamber of Doctor Sadism comme fond sonore sur les morceaux et de broder une seconde histoire par-dessus avec mes chansons. C’est un film plein de sonorités intéressantes et assez effrayantes : des cloches qui sonnent, des pas qui résonnent, des coups de fouet, un monologue en vers, etc. Le tout dure une grosse dizaine de minutes et regroupe quatre morceaux.

     Bordeaux semble être une ville très dynamique culturellement, j’imagine que c’est stimulant de faire de la musique là bas...
Il y a une grosse scène à Bordeaux et pour nous c’est assez facile de faire de la musique, parce que quand tu es là depuis longtemps, que tu es ami avec la dizaine de personnes qui tiennent les clés, et surtout que tu as fait tes preuves, tu es soutenu dans tout ce que tu fais. On est tous très soudés.
Il y a plein de petites galaxies en fait, avec des groupes dont tous les membres jouent ensemble dans d’autres groupes. Rien qu’avec des membres d’Arthur Pym, par exemple, tu as John Allen Muhammad, Martin Zaturecky & Jaromil Sabor, Bad for Bugs, Jaromil Sabor, feu The Magical Jumblies Club, Oakland Recycles, France Frites, etc. Tout est interchangeable : Paul joue de la basse dans Arthur Pym et John Allen mais il joue de la batterie dans Martin Zaturecky et Bad for Bugs. Et c’est comme ça avec plein de  "bandes de groupes". Donc tu as très vite l’impression de faire partie d’une grande famille. Par contre, je pense que quand tu arrives là, sans connaître personne, et que tu veux lancer ton groupe en jouant au Saint-Ex, c’est assez dur.
Punching Joe

Pour continuer :
Les cinq obsessions musicales de Loïk en ce moment :
Painted Garden, Greg Ashley
Grown Up Fucked Up, The Reatards
I Often Dream of Trains, Robyn Hitchcock
Longtime Companion, Sonny & the Sunsets
Les deux EP de Jacco Gardner

Pour suivre les actus de Jaromil Sabor : la page bandcamp et la page facebook
Pour acheter le LP, rendez-vous sur le site de Close Up où chez un bon disquaire

La cover de Marmalade Sculpture

dimanche 2 décembre 2012

The Babies-Our House on the Hill



"On peut dire que les étoiles étaient alignées. De l’enregistrement jusqu’à la sortie avec Woodsist, tout s’est enchaîné parfaitement, c’était magique." Voici ce que dit Kevin Morby à propos du second disque des Babies, Our House on the Hill. Et on peut dire que la magie est aussi là à l’écoute, tant ce LP dégage instantanément une force de caractère bluffante. 

On a découvert les Babies il y a environ un an et demi, à la sortie de leur fabuleux premier disque. A l’époque, beaucoup les rangeait dans la catégorie «side-project cool», avec d’un côté Cassie Ramone des Vivian Girls et de l’autre Kevin Morby de Woods. Mais difficile de ne croire qu’à un one-shot quand une telle alchimie se dégage. D’ailleurs le groupe lui-même a très vite refusé cette catégorisation abusive. On a donc attendu avec impatience la suite, craignant un peu la perte de cette fabuleuse candeur rock’n’roll, même si on pouvait se rassurer grâce à quelques 45 tours distillés régulièrement.

"Alligator" jouée il y a un an à l'Espace B à Paris


Our House on the Hill est heureusement à la hauteur, et s’il n’atteint pas la fulgurance brute de son prédécesseur, il gagne au contraire en épaisseur et en assurance. Douze titres et rien à jeter. Côté tubes on retiendra "Moonlight Mile", urbaine et rayonnante, ou "Get Lost", sur le fil du rasoir. Deux chansons où les Babies se parent d’un son plus travaillé qu’à l’accoutumé mais qui ne gâche en rien la spontanéité réjouissante des compos. Côté excellentes chansons on appréciera…tout le reste. Certaines possèdent la « patte Morby » avec une écriture abrupte et à fleur de peau. On pense à "Alligator" ou encore "Mean" et "That Boy", faites de pas grand-chose mais terriblement touchantes. Une frontalité qui est souvent adoucie par les touches indie-surf apportées par Ramone, comme sur "See the Country" ou "Baby" (initialement écrite pour son album solo, finalement reporté).

Our House on the Hill regorge d’ambiances et de sonorités multiples mais reste d’un bout à l’autre cohérent grâce à cette personnalité propre au groupe, ce sentiment d’écouter des éternels enfants qui jouent au rock’n’roll "comme les grands", s'éloignant de la posture, des apparats, pour ne capter que l’immédiateté de cette musique. Mais si les Babies ont gardé cette fraîcheur, leur innocence elle s’est envolée au profit d’une lucidité (voire d’un pessimisme) qui se ressent dans la plupart des textes. "There’s no job to pay the rent, there no love to make it better […] life is funny, life’s laught, life is lonely, yeah it’s a drag", c’est ainsi, d’une voix éraillée, que Morby clame ces paroles désabusées qui ouvrent l’album. Finie l’insouciance fofolle donc, reste une musique éclatante et de plus en plus belle, à l’image de "Wandering" qui clôt Our House on the Hill dans une ambiance envoûtante.
Punching Joe
"Moonlight Mile"

mercredi 13 juin 2012

Thee Holy Ghosts EP


C’est la crise, des gens mangent le visage d’autres, les araignées géantes attaquent, et même les zicos de la plage sont désabusés. Sale temps. Terminé l’imaginaire du shorty et de la crinière gominée, la Danelectro soigneusement polishée en mains; fini le booty-shake désuet en monokini à froufrou. Aujourd’hui le rocker de plage se baigne, blasé, dans une flotte verte, vêtu d’un slim noir et poisseux, en chantant son blues couleurs Instagram à travers une haleine souffreteuse de fumeur de nems frelatés. The Growlers, Triptides, Wavves, BlackFeet Braves, Beach Fossils et maintenant thee Holy Ghosts, autant de groupes pour qui la surf-music ne peut se détacher de la mélancolie océanique, du fantasme, ou d’un certain second degré qui semble masquer certaines angoisses.

Les 3 membres de thee Holy Ghosts sont originaires de Gainesville, petite cité américaine située dans les terres de Floride, surtout (seulement) connue pour son club de basket universitaire (les Gators), où Joakim Noah a fait des siennes pendant quelques années. Leur premier EP, tout juste mis à disposition en téléchargement gratuit, a fait frétiller mes conduits auditifs.

Les dix chansons mises en boite témoignent de l’amour du groupe pour le garage sixties, qu’ils mêlent au surf-rock, au doo-wop et au rock’n’roll, le tout dans un joyeux bordel lo-fi. Car la force de cet EP c’est bien son aisance à décliner avec style et précision cette bonne vieille base garage. Les Holy Ghosts font de la musique de branleurs certes, mais de la musique de branleurs qui groove, qui tient debout, et ce malgré la précarité qui se dessine au fil de chansons. Ian, Taylor et Hector savent en effet y faire quand il s’agit de balancer d’excellentes compo catchy et régressives, façon Black Lips, Dick Dale ou Los Saicos ("I can’t take it", "Sand in my beer", "Gimme Your love"). Pour autant  ils ont aussi le don de créer des morceaux titubants, empreints de mélancolie, de gueule de bois ("Saturday", "Ghetto pop song", ou le jolie slow "Standing alone"), et qui font passer le disque de la pastille rock’n’roll éphémère à une œuvre plus touchante. Car à l’image des nombreux chœurs chamaniques qui traversent les compos,  thee Holy Ghosts, jouent un garage-surf parcouru par des ombres inquiétantes, planant nonchalamment au dessus de ces garçons de plage déglingués. On attend la suite avec impatience.
Punching Joe

EP en écoute ci-dessous, et rendez-vous sur la page Bandcamp du groupe pour le téléchargement :


dimanche 10 juillet 2011

Tim Cohen, Laugh Tracks

Oh, what a feeling

Non content de bâtir une discographie irréprochable avec son groupe the Fresh & Onlys, Tim Cohen  sévit aussi en solo et livre des disques aussi splendides qu’introspectifs.  Depuis 2008 le barbu de San Francisco n’a cessé de composer, au point de n’avoir même plus le temps de se raser : trois albums avec les Fresh & Onlys, trois autres en solo et un nombre indécent d’EPs. Loin de la pression des maisons de disques Tim Cohen profite d’une totale liberté pour nous faire partager son état de grâce musical, construit autour d’enregistrements lo-fi et d’une sincérité troublante. Ce Laugh Tracks (Captured Tracks), sorti il y a un an, est son deuxième disque. A la fois intimes et lumineuses, ses onze chansons constituent une œuvre quasi parfaite qui risque de rester dans les annales du rock indé.
A la première écoute de nombreuses filiations viennent à l’esprit. On peut par exemple ressentir la sensibilité d’un Jeff  Mangum (Neutral Milk Hotel), la douce folie inspirée d’un Anton Newcombe (the Brian Jonestown Massacre) ou même la touche anti-folk d’un Jeffrey Lewis. Mais à mesure que l’on digère le disque, toutes ces références s’évaporent pour laisser place à une musique que seul Tim Cohen semble capable de produire. Le son est plus " folk " qu’avec les Fresh & Onlys et les digressions dans les arrangements sont plus nombreuses (trompettes, bidouillages, claviers-jouets, etc.). Mais la qualité d’écriture, elle, est intacte ; elle est même poussée à son apogée.
" She loves me all the time, even when my back is turned "
"Oh Oh Oh " et " Wonderfull life " inaugurent magnifiquement ces 40 minutes de bonheur béat. Sa voix gorgée de tendresse, des chœurs discrets et un jeu de guitare tout en caresses, nous plongent dans  l’intimité de ce nounours mélancolique. Sa plus grande réussite est d’oser tout un tas d’arrangements riches et improbables sans que ceux-ci ne prennent le dessus sur l’essence des compos. D’autant plus qu’envoyer les trompettes et les claviers eighties (" Send no sign ", " A mind of their own ") sur du fait maison peut paraître un peu casse gueule. Au détour d’une interview il avoue essayer de produire le meilleur son avec ce qu’il a sous la main. Et le résultat est bluffant : aucune faute de goût et un sentiment de liberté totale, très communicatif. Même pour la voix Tim se lâche : tantôt folkeux à fleur de peau (" That’s my babe " ou LA chanson pour tomber amoureux) tantôt crooner lounge (" Mine’s the one "). La fin de l’album est elle aussi renversante. " Pray for me " est un chef-d’œuvre, avec son petit clavier retro et ses relents psyché. C’est l’ultime preuve que le lo-fi peut être travaillé et sonner magnifiquement. Puis avec " Small things matter " Tim rentre dans le corps de Daniel Johnston pour une pop song autiste et lunaire, digne de " True love will find you in the end ".
Cet album est déjà un peu un classique. Il a une saveur unique, faite de paradoxes : des ambiances de grenier mais un sentiment de rayonnement euphorisant, du lo-fi mais des arrangements soignés comme rarement, etc. Chaque écoute est un nouveau plaisir, une nouvelle découverte. Pourvu qu’il ne redescende pas de sa canopée. Ce gars est sacré.
Punching Joe

"Oh Oh Oh"

"That's my baby"