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jeudi 14 février 2013

Le Chômage-s/t LP

On sait finalement peu de choses de la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est, cet agglomérat hétéroclite de groupes qui, depuis près de dix ans, sillonne les ténèbres du rock’n’roll. Et c’est peut-être aussi bien d’en rester au mythe, de fantasmer sur les noms de Phil Scrotum, Seb Normal ou Thurston Mourad, et d’être hypnotisé par ce fameux totem, une croix à trois branches parce qu’"on est de Gaulle et Jésus réunis." Côté groupes, difficile de dresser une liste exhaustive, mais on citera tout de même, pour les plus connus, Feeling of Love ou Cheveu et pour les plus confidentiels, the Dreams, AH Kraken, Ventre de Biche, Delacave, 1400 point de suture et Sida. Un florilège de noms géniaux dans lequel on a pioché Le Chômage qui a sorti son premier LP à l’automne 2012.

moche by sebnormal

Le groupe se fond parfaitement dans le moule de la secte en mettant en avant un univers déviant et malsain. Un rapide coup d’œil à la tracklist met la bave aux babines avec des titres comme "Moche", "Hémorragie", "Traître" ou encore "Amour Légionelle". Le délire se confirme dans les chansons de Chômage qui joue un post-punk glacial fleurant bon les cages d’escalier d’un hôpital psychiatrique hanté. Emmené par une basse taillée dans l’acier (tenue par Seb Normal, batteur de Feeling of Love) le quatuor développe toute sa personnalité sur les titres les plus longs. "Hémorragie" lance la machine dans le sang et les hurlements, suivie par la noise "Moche", sublimée par des paroles mémorables ("une embrouille toute foireuse où tu prends un coup de surin […] une soirée d’amoureux où ta meuf baise tes copains"). "Dorniek" ligote ensuite l’auditeur dans une cave humide et noire pour l’agresser avec sa batterie hystérique. A peine le temps de retrouver son souffle que le diptyque "Fanfare/Traître", toujours plus cramé et inquisiteur, nous plonge dans l’antre de la folie où nous attend "Amour Légionelle" qui se charge de nous faire enfiler une camisole de force. Plus fucked-up tu meurs. A l’Est, le renouveau.
Punching Joe
L'album est en écoute intégrale ci-dessous.
Le site de Grande Triple Alliance Internationale de l’Est.

mardi 29 mai 2012

Lower Plenty, Hard Rubbish


L’artwork de ce premier LP des Australiens de Lower Plenty a le mérite de ne pas nous tromper sur la marchandise. En représentant une cour à l’abandon, l’auteur de cette photo (Zephyr A. Pavey) a su capter l’essence de ce sublime Hard Rubbish, fait de terreur, de sentiments en jachère, et de fantômes.

Lower Plenty est un side-project de membres de plusieurs bands australiens comme UV Race, Deaf Wish ou Dick Diver. Le produit de leur collaboration est pour le moins étonnant puisqu’ils laissent de côté le garage schizo (UV Race, Deaf Wish) et la pop (Dick Diver) de leurs groupes d’origine pour jouer un folk minimaliste et sec, où un trio de voix fragiles surplombe des guitares plaintives et des percussions mourantes.

Le problème avec ce genre d’album folk mélancolico-dépressif c’est que, souvent, son auteur tombe un peu trop facilement dans les clichés d’une tristesse tellement soulignée et complaisante qu’elle en devient factice. Et si ce Hard Rubbish s’écoute de préférence recroquevillé dans le coin de sa chambre, il n’en est pas pour autant un manifeste larmoyant pour ado dark. Sa justesse de ton et d’écriture, mêlée à une prod lo-fi et intrigante en font au contraire un disque excellent, qu’il convient de s’approprier délicatement. "Walk in the morning" ouvre Hard Rubbish sur un duo de voix cassées qui soufflent leur haleine douce-amère sur une guitare sèche bancale. Et quand la chanson semble se déployer, elle s’arrête brutalement, comme pour nous prévenir qu’ici rien ne sera stable. C’est ce que confirme d’ailleurs "Dirty Flower" où Sarah Heyward (percussions) trimballe ses intonations innocentes au milieu d’un champ de ruine noisy. Ce n’est pas pour rien que les Lower Plenty se définissent eux même (non sans humour) de « post-war band ».


Heureusement le disque propose aussi des pistes plus évidentes, où le talent du groupe pour composer des folk-songs à tomber par terre saute aux yeux. Notamment "Strange Beast", qui flotte dans les limbes avec grâce, ou "Nullarbor", autre pièce maîtresse, faite d’émanations poussiéreuses de guitare électrique et de feux follets vocaux inquiétants. Et, au-delà des ambiances, des compo, l’autre force de Lower Plenty est bien sûr les trois voix, qui s’alternent et se complètent magnifiquement ; de la douceur angoissée de Sarah Heyward, aux échos rauques de Jensen Tjhung en passant par le timbre adolescent d’Al Montfort.

Album profondément déprimant, Hard Rubbish n’en est pas moins passionnant. Il met en exergue des musiciens talentueux, aventureux, qui avec des débris d’âmes composent une ode magnifiquement lugubre. L’expérience est totale et le point de non retour est atteint sur l’ultime piste, "Close Enough", qui ne laisse aucun espoir…ambiance fin du monde.
Punching Joe
Sur le web :
-Une interview pour mieux les connaître (en anglais)
-La page du Label Special Award Records pour faire vos emplettes

lundi 30 avril 2012

Tronics, Shark fucks 7’ / Love backed by force LP



Actif entre 1978 et 1984, Tronics est le groupe d’un homme, Ziro Baby. Musicien et artiste du Londres underground, il a dès son adolescence poussé la chansonnette dans différentes formations. Il fonde Tronics à 17 ans et sort ses deux premiers 45 tours, ainsi qu’une cassette (What's The Hubub Bub, rééditée sur CD en 2001), sur son propre label, Alien Records. Sa musique ? De l’indie-rock avant l’heure, du punk découenné, de la pop décadente, en tout cas un truc assez unique qu’il n’est pas donné d’entendre tous les quatre matins.

Malheureusement, perdus dans les greniers des collectionneurs, de nombreux enregistrements des Tronics sont longtemps restés de l’ordre du mythe. Une frustration que le label new-yorkais What’s Your Rupture est venue comblée en début d’année en rééditant deux pièces maîtresses de la discographie du groupe : le LP Love backed by force et le 45 tours Shark fucks.

Ce dernier constitue un point d’entrée idéal dans le monde bancal des Tronics. Notamment grâce à sa face A, "Shark fucks" donc, un petit bijou de garage-rock DIY. Une grande chanson faite de pas grand-chose : un riff martelant un rythme aussi basique qu’entêtant, une batterie rudimentaire et la voix traînante de Ziro Baby, agrémentée de ce succulent accent british. Bref, un feeling incroyable qui annonce les Gories avec dix ans d’avance. La face B, "Time off", n’est pas en reste puisque elle nous sert un petit tube groovy façon Elvis Costello, refrain catchy et saxo à la clé.

A partir de là, si vous êtes comme moi tombés amoureux, il ne reste plus qu’à se plonger dans Love backed by force. Sortie la même année que Shark fucks, cette collection de chansons minimalistes et absurdes est un trésor précieux qu’on aurait envie de garder rien que pour soi. Tout y passe : le folk fragile, le garage primaire, le noise-rock, la pop déglinguée… Autant d’idées liées par cette même nonchalance réconfortante, qui fait scintiller la musique de Tronics dans ses moindres hoquettements, dans chacune des ses hésitations. Jetez une oreille à la sublime et intemporelle "They’re talking about us" et vous comprendrez.

"They're talking about us"


Aujourd'hui Ziro Baby n’est plus, puisqu’il est devenu « Zarjaz ». Il continue néanmoins à faire de la musique avec un nouveau groupe, Freakapuss. En tout cas gloire à What’s your rupture pour ces rééditions qu’on serait tenté de qualifier d’indispensables.

Pour continuer sur le web :
-Le site de Ziro Baby/Zarjaz
-Un interview toute récente pour cerner un peu mieux le personnage (anglais)

Punching Joe

lundi 23 avril 2012

Animal Collective, Spirit they’re gone, spirit they’ve vanished



J’ai cherché mais je n’ai pas trouvé. Non, Animal Collective n’a jamais était si beau que dans ce Spirit they’re gone, spirit they’ve vanished, leur premier album sorti en 2000.

Pourtant l’accueil, tout en dithyrambes, qu’a reçu Merriweather Post Pavilion, leur dernier disque à ce jour (2009), aurait pu nous faire croire qu’on tenait là le sommet de leur discographie (10 LPs à ce jour). On parlait même de sauveurs de la pop moderne, de quintessence de la création musicale 2.0. Et pour tout vous avouer, je n’étais pas loin de penser ce genre de conneries. Pourtant, après 3 ans de maturation je suis revenu sur mon jugement : Merriweather Post Pavilion est certes un bon album mais il manque parfois de relief, pour ne pas dire d’âme. Et si, par ailleurs, j’ai beaucoup d’affection pour  Feels ou Strawberry Jams, je ne peux pas m’empêcher de penser que le groupe n’atteindra jamais ce qui a été accompli sur Spirit they’re gone, spirit they’ve vanished.

Enfin, le groupe, c’est vite dit, puisqu’à l’époque Animal Collective n’est pas un quatuor mais le projet d’un seul homme, David Portner (aka Avey Tare) compositeur et chanteur, qui pour l’occasion s’est adjoint les services Noah Lennox (aka Panda Bear), venu apporter ses folles percussions. Autoproduit sur leur label Animal (futur Paw Tracks), le disque a fait l’objet d’une réédition Cd chez Fat Cat, accompagné de deuxième opus du groupe, l’obscure Danse Manatee. 

Spirit they’re gone, spirit they’ve vanished n’est pas seulement l’album du commencement d’un groupe; ici les enjeux sont plus grands. Il semble même au contraire être une conclusion. La conclusion de l’enfance, que les vieux ados Avey Tare et Panda Bear mettent en musique dans une chambre lugubre. Pour cela le duo de Brooklyn malmène la pop en 11 chansons insouciances, noires et totalement fascinantes. Avey Tare étale ses tripes fraîches sur bande et entame une descente abrupte dans les tréfonds de son esprit. Jusqu’à un point de non retour, comme le répète cet enregistrement d’une voix d’enfant qui clôt la traversée : « My singin’ voice is gone, my singin’ voice is gone ».

Chocolate Girl

Mais avant d’en arriver là, l’auditeur doit se frayer un chemin au travers des ronces. Animal Collective crée son propre langage musical qui, s’il n’est pas complètement original (on aperçoit les silhouettes fantomatiques de Sonic Boom , Syd Barrett, Stephen Malkmus et bien sûr Robert Wyatt), déconcerte par sa liberté et son souffle acide. "Spirit they’ve vanished" ouvre l’oeuvre sur 5 minutes de bidouillages dronesque, d’où s’échappe une voix venue de l’au-delà. S’en suit "April and the Phantom" et son intro qui préfigure presque le Glitch (art visuel et/ou sonore qui met le bug au centre de la création), puis "Untitled" avec sa douce mélodie de piano étouffée par des interférences presque insupportables. Mais une fois ses limbes traversées, une lumière perce l’obscurité maladive. "Penny Dreadfuls" d’abord, écrite à 16 ans par Avey Tare, est une sublime balade déglinguée au piano, d’une simplicité et d’une justesse aberrante. "Chocolate Girls" enchaîne et monte encore le niveau. Chanson la plus rigoureuse formellement, elle voit pourtant deux musiciens s’en donner à cœur joie. Tare pose sa voix hantée par paroles inquiétantes sur des synthés directement sortis de Rock Bottom, tandis que Panda Bear martèle avec frénésie sa batterie poussiéreuse. A partir de là, impossible de décrocher. "Bat you’ll fly" fait une excursion magique dans le futur du groupe et "Someday I'll Grow To Be As Tall As The Giant" nous fait voir les étoiles avec sa ritournelle naïve. 

Mais il semble encore manquer quelque chose pour lier tout ça, une étincelle. Elle arrive enfin avec "Alvin Row", monument de plus de 12 minutes qui synthétise toutes les idées avancées précédemment. L’écriture est limpide, à la fois zigzagante et complètement évidente. Les rythmiques, les bidouillages, sont insensés, venant travailler sur l’os les couches de piano et de guitare acoustique. Tout est là, et ne sera jamais dépassé par la suite.

Alvin Row

En composant ce Spirit they’re gone, spirit they’ve vanished, Animal Collective joue avec des sentiments enfouis, que l’on aurait jamais cru voir réapparaitre un jour. A l’aube du nouveau millénaire, ces conteurs pop indolents anticipent l’arrivée massive du mp3 et compressent sans retenue la musique qui a bercé leur enfance. La venue de nouveaux membres emmènera le groupe vers d’autres galaxies, pas complètement éloignées de cette chambre, mais où la mélancolie ne sera jamais aussi belle et prenante.

Punching Joe

mercredi 1 février 2012

Total Control, Henge Beat




Après avoir évoqué le cas Eddy Current Suppression Ring dans la dernière chronique, on a décidé de prolonger notre séjour en Australie et de s’intéresser aux Total Control, dont le premier album Henge Beat est sorti à l’automne dernier chez Iron Lung. Super-groupe dont les membres sont issus de UV Race (In the Red) et Eddy Current Suppression Ring (forcément), Total Control livre un album schizophrène, mêlant urgence punk et new-wave mélancolique. A la fois perturbant et fascinant.


Entre la brutale immédiateté du punk originel et les langoureuses pulsions de mort de la new wave, Total Control a décidé de ne pas choisir. Leur Henge Beat crée des ponts improbables entre ces deux périodes, qui, si elles sont issues de la même dynamique, diffèrent souvent radicalement sur la forme. Ainsi, au premier abord, cet album parait bordélique. Evidemment, on se prosterne devant la fabuleuse rage destructrice de "Retiree" ou "Stonehenge", mais on reste par ailleurs sceptiques quant à leur place aux côtés de "Love Performance", directement échappée du tombeau de Ian Curtis, ou de "Meds II", obsédant et lent délire noise. 



Un sauna en Australie, really guys ?



Quelques écoutes plus tard, il faut avouer que cette schizophrénie fait mouche. Tout simplement parce que Henge Beat propose un niveau d’écriture très élevé. Que ce soit dans ses moments plus abstraits (l’excellente "See More Glass" qu’on aurait pu retrouver sur le Drum's not dead des Liars) ou dans ces compositions plus "classiques". On pense notamment à la transcendante "Carpet Rash", chanson pivot de l’album et incroyable leçon de post-punk aux résonnances kraut. Des compositions qui s’appuient notamment sur une section rythmique à la puissance imperturbable et un chant pesant, qui appelle à la baston. Il y a aussi ce sens du break tout à fait génial, toujours amené au bon moment, et qui permet à chaque chanson de trouver un second souffle ("One More Tonight"). La présence de Mikey Young n’y est sans doute pas pour rien, puisque on retrouve ce même talent chez Eddy Current Suppression Ring. 


Avec Henge Beat, Total Control prouve qu’il n’est pas un énième super-groupe inutile. Cet album, perturbant, inquiétant, montre au contraire que ces gars ont un tas de trucs à dire. On attend leur prochain délire avec impatience, en espérant qu’ils arrêtent de se servir de Paint pour faire leurs futures pochettes.
Punching Joe



  One More Tonight by Total Control




"Retiree", live


A noter : Tout de suite après Henge Beat, Total Control a enchaîné une autre sortie, un  split-album de 8 titres avec le crew de John Dwyer, Thee Oh Sees. 

vendredi 23 décembre 2011

Apple Brains, Get Fruity!!

Vegetarian indie-rock



Les baby-sitters fans de Jonathan Richman en ont un jour rêvé, tout comme n’importe quel parent branché : distraire leurs marmots avec un bon album d’indie-rock parfaitement adapté, si possible composé par un végétarien californien obsédé par la bonne bouffe. C’est ce qu’a réalisé l’enthousiaste Allen Bleyle, en l’espace de 12 chansons barrées et fruitées, avec son projet Apple Brains. Car si les comptines s’adressent en premier lieu aux bambins (Bleyle fait d’ailleurs le tour des écoles primaires et des camps de vacances avec sa guitare), nul doute que n’importe quel indie-rocker de base trouvera son compte dans ces sucreries DIY parsemées de bruits bizarres. En témoigne le pressage de l’album en cassette chez Burger Records et, plus récemment, en vinyle chez  les garageux de Slovenly Records.




Si Bleyle milite ardemment pour une nutrition saine et équilibrée on se demande néanmoins si ces chansons n’ont pas été composées pendant une overdose de sucre. Prenez par exemple "Peanut butter & jelly how they met song" ou encore l’hystérique "Lots of different colors", qui auraient très bien pu résulter d’une jam sous acide entre Bob l’Eponge et Dora l’exploratrice, le tout sous l’œil pervers de Wayne Coyne des Flaming Lips. Heureusement derrière cet entassement de bruitages rigolos (aboiements, splash, grognements, et j’en passe), de toy instruments (vous trouverez des soli de kazoo) et de délires dadaïstes, se cachent quand même des mélodies diablement efficaces qui empruntent aussi bien à l’easy-listening qu’à l’indie-rock lo-fi des années 80, ou à l’anti-folk. Un mélange assez psychédélique où l’on croirait entendre les Camper Van Beethoven ("Apple x3") ou l’ami Jeffrey Lewis ("Wonder Worm"). Et notre joyeux troubadour pense aussi aux enfants plus calmes, en balançant quelques petites balades toutes jolies, comme l’irrésistible ode à la mangue "A mango is a precious egg to be cherished".

     Il est difficile de résister à l’univers d’Allen Bleyle, qui a le mérite de produire une musique inspirée et facile d’accès, sans prendre pour autant les gosses pour des débiles (l’histoire d’un ver de terre super-hero c’est quand même autre chose qu’une taupe chantante attardée). Un univers non-hermétique qui pourra aussi faire swinguer vos vieux os.
Punching Joe

NB : Ne vous étonnez pas trop quand même si, plus tard, votre enfant/petite cousine/petit frère/or whatever, vous réclame du Zappa pour ses 10 ans.
Une interview pour en savoir plus le boy


"Apples x3"

vendredi 22 juillet 2011

Eleanor Friedberger, Last Summer

Caresse nostalgique


Vous connaissez peut-être les Fiery Furnaces : ce groupe américain, formé autour de Matthew et Eleanor Friedberger, capable d’avoir plus d’idées musicales sur une chanson que la plupart des autres groupes sur un album entier. Depuis plus de dix ans, le frangin et la frangine nous questionnent sur le concept même de chanson, le processus de création et les acquis de la musique contemporaine. Fortement marqués par les surréalistes, le « stream of consciousness » de la littérature du XXe, et les avant-gardes musicales (Zappa et Captain Beefheart entre autres),  les Fiery Furnaces ont conçu des albums où ils jouent à malaxer le rock, la pop, le jazz, le funk, etc. à l’aide de leurs éternelles âmes d’enfants. Si au premier abord leur musique peut sembler incohérente ou opaque, elle se révèle très vite d’une richesse à la hauteur de sa spontanéité. Car aussi intellos qu’ils soient les FF n’oublient jamais de proposer des vraies chansons  que n’importe qui peut apprécier.
Quand j’ai appris que la voix du duo allait sortir un album solo je n’ai pu m’empêcher de trépigner d’impatiente. Il faut dire que c’est cette dite voix qui m’a fait aimer d'abord les FF : une douceur rassurante mêlée à des saillies verbales façon « spoken word ». La question est alors de savoir si elle pouvait s’affranchir des folles instrumentalisations de son de frère. Avec les derniers albums du groupe, Widow City et I’m going away, on découvrait une Eleanor au chant de plus en plus mature et ce Last Summer (Merge) semble confirmer ces impressions. Toujours aussi bavarde, elle semble au sommet de son art vocal. Et ceci sur un disque qui brille par sa diversité et sa pudeur.
Si les arrangements du frangin son bien présents, ceux-ci épousent les compo d’Eleanor avec une sobriété aussi étonnante que plaisante (« My Mistakes »). Le disque est globalement calme, empreint d’une nostalgie souvent touchante, où il est question du dernier été new-yorkais de l’intéressée. Il est difficile de référencer clairement sa musique, on peut retrouver cependant une certaine touche seventies (« Inn of the Seventh Ray »), de la pop classique (« I won’t fall apart on you tonight ») ainsi que des belles ballades (« Scenes from Besonhurst » qui donne des frissons). C’est également une sorte de beauté visuelle qui s’échappe des dix chansons, quelque chose de très cinématographique, comme un plan subjectif contemplatif où l’on s’imagine en train de se balader, de Brooklyn à l’East River. On suit Eleanor ramassant des souvenirs éphémères aux coins des ruelles et des avenues de la grosse pomme.

Cet album n’est pas un sous-Fiery Furnaces comme on pouvait le craindre. C’est un objet singulier, inventif, doux et maîtrisé, qui prouve, s’il en est besoin, qu’Eleanor Friedberger est au moins en moitié responsable du succès du groupe. Profitons de cet état de grâce pour se délecter comme il faut de cette parenthèse exquise.
Punching Joe
L'album en écoute ici
"My Mistakes", clip (sacré coup droit au passage)

"Inn of the Seventh Ray"

"I won't fall appart on you tonight" live

lundi 6 juin 2011

The Growlers, Are you in or out ?


                        
A San Francisco il y a les garageux saturés (Ty Segall, Thee oh Sees), à LA les rockers désabusés (Ariel Pink, Dum Dum Girls) et si l’on descend encore un peu,  du côté  d’Orange County (Costa Mesa pour être précis), on trouve  Los Growlers, une belle bande de branleurs célestes qui font du skate avec un look de hippies modernes. Ils appartiennent à cette catégorie de gars insupportables, qui donnent l’impression que vivre à la plage une bière à la main est un métier comme un autre…enfoirés ! Si seulement ils n’avaient pas ce mojo musical capable de transformer de vulgaires popeux de vaguelettes en petits génies insolents du song writing. Ouais, leur truc à eux c’est de composer des ritournelles vaudous obsédantes au même rythme que Charlie Sheen s’envoie des mojitos/méthadone.


Le son des Growlers c’est un mélange entre la pop- psyché californienne des sixities, comme on retrouve chez leurs ainés du West Coast Pop Art Experimental Band, et une sorte de surf-blues mélancolique et lancinant. On leur a ainsi prêté le genre beach goth …ouais… mais, imaginez un grand blond avec du mascara qui fait du surf en rangers…je dirai que ça fait plutôt penser à ça le beach goth ! L’influence de la musique hispanique est également très présente, à grands renforts de bongo et de guitares qui titillent les épaules. A tel point qu’en les écoutant on s’imagine déjà parti pour le Mexique, à grimper le Popocatépetl, une bouteille de mezcal dans la poche, pour finir par danser autour d’un feu avec un vautour.
18 pistes pour ce premier album qui est en fait une sorte de compilation de diverses démos réenregistrée pour l’occasion (ces démos sont regroupées sous le nom Couples et l’on peut en écouter une bonne partie en streaming sur leur site). 18 chansons où ils développent un son tout en nonchalance avec des riffs crépusculaires (« Wandering eyes »), des rythmiques d’outre-tombe (« A man with no god ») et des chœurs chamaniques (« Something someone Jr »). Mais l’atout principal du groupe reste Brooks Nielsen, le chanteur, qui avec sa voix cassée de fin d’angine porte la plupart des compos. Ce gars est clairement un esthète de la mélodie vocale.  Prenez par exemple « Old cold river » ou « Empty bones » aux superbes paroles très goth (“oh fill my empty bones-for I was a heavy stone-fill my fill my hollow bones-hear my lonesome moans”) où il fait étalage de tout son talent.  Le tour de force des Growlers c’est de tenir 18 chansons sans ennuyer, sans se répéter. Et sortir un joyau de surf-pop comme « Acid rain » sur une fin de disque, c’est quand même la classe absolue.
Un disque qui invite à la paresse, à la contemplation, qui fait fantasmer et nous fait voir des paysages où se rejoignent les ombres mystiques d’un Dead Man et l’ivresse psychédélique d’un Under the volcano.

"Someone Something Junior"



"Acid Rain" live

Punching Joe