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mercredi 4 septembre 2013

Interview : Theo Verney


En avril dernier, le label londonien Italian Beach Babes a sorti le premier E.P de Theo Verney sous format cassette. Sobrement nommé T.V E.P, celui-ci n’a rien pour déplaire. Par doses exquises et bien mesurées vous pourrez goûter des notes psyché et indie suaves, des riffs garage enjoués, des poussées grunges charnues, peut-être même quelques intonations prog et stoner capiteuses. Bref un breuvage incroyablement doux et percutant à la fois. Quand, en traînant sur le site du label, j’ai appris que le jeune homme (22 ans), résident de Brighton, avait tout enregistré seul chez lui, j’ai été d’autant plus bluffée. J’ai voulu en savoir plus.


  Explique-moi comment tu travailles et quelle est la genèse de T.V E.P ?
T.V E.P est le résultat de mon projet solo après mon départ du groupe dans lequel je jouais avant (dont il ne tient pas à parler). J’enregistre et je joue tous les instruments moi-même. Je commence avec quelques idées à la guitare et puis je construis la chanson en y ajoutant des couches successives. 

  Qu'est-ce que tes paroles racontent ?
Généralement elles reflètent mes sentiments et mes pensées au moment où j’écris. Certaines peuvent être très abstraites.




  Comment ta collaboration avec Italian Beach Babes Records a démarré ?
Mes potes Boneyards ont sorti un de leurs EP avec eux, alors je leur ai envoyé un email, tout simplement.

  T.V E.P est disponible seulement sur cassette, qu’est-ce que tu penses de ce support ?
Les cassettes c’est génial. C’est peu cher à produire et en même temps ça permet d’avoir quelque chose de physique à posséder.

  Peux-tu me dire quelques mots sur l’artwork de T.V E.P ?
Le dessin est de Tatiana Kartomten. Je voulais que ça représente l’ennui, la frustration et je trouve qu’elle sait capturer ces sentiments d’une très belle façon. Les chansons de l’E.P tournent autour de ces sujets.




  Les dessins de Tatiana Kartomten sont aussi sur des pochettes de projets de Ty Segall (Sloughterhouse et Fuzz). Tu te sens proche de ce qu’il est, de sa musique ?
Ty est un type super. J’ai joué avec lui l’année dernière, c’est un très bon souvenir, un des meilleurs concerts où j’ai pu aller. J’aime bien sa philosophie d’enregistrer beaucoup de musique, à tour de bras, j’essaye de faire pareil.

  Qui joue avec toi sur scène ?
Mes meilleurs amis : Joe "le Humble" et Alex "batterie saignante Murphy". 

  Comment est la scène musicale à Brighton en ce moment ?
Je trouve que la scène là-bas craint plutôt. Il n’y a pas grand monde qui va aux concerts. Mais il y a de bons groupes, comme Birdskulls que je produis et qui sont de bons amis. Le Green Door Store est probablement le meilleur endroit où aller.

  Tu produis d’autres groupes ? 
Je suis producteur, c’est mon job. C’est cool parce que je travaille souvent  avec des amis et ça me permet aussi de m’ouvrir à un large éventail de genres.

  Plus généralement qu’est-ce que tu penses de la scène rock anglaise aujourd’hui ?
Je pense que de manière générale elle va de mieux en mieux, sans aucun doute. Il y a beaucoup de petits labels qui sortent de très bonnes choses comme Art Is Hard, Italian Beach Babes, Hate Hate Hate…

  Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?
En ce moment j’écoute surtout Black Sabbath qui est mon groupe préféré depuis que je suis enfant, et aussi Uncle Acid et les Deadbeats. Des trucs assez heavy en fait, des groupes comme Sleep et Electric Wizard.

  T’as écouté le dernier Black Sabbath d’ailleurs ?
Il est super cool. De toute façon un truc impliquant Rick Rubin et Sabbath ne pouvait être qu’une tuerie. 

  Est-ce que tu as des influences cachées ? Des trucs que tu aimes écouter mais qu’on n’entend pas vraiment dans ta musique.
J’adore le hip hop, Mobb Deep, Nas et M.O.P font partie des trucs que j’aime le plus écouter.

  Comment tu décrirais ton propre son ?
Du grunge garage psychédélique ?

  Quelle est la dernière œuvre que tu as vraiment aimé, qui t’a touché ? Ça peut être un album, un film, un roman, un dessin, n’importe quoi.
Je n’arrive pas vraiment à me souvenir de quelque chose qui m’ait touché…Je pense que voyager dans des endroits cool m’aide à me renouveler, à m’inspirer.

  Quels sont tes futurs projets ?
De grandes choses !



 Hanemone

dimanche 1 septembre 2013

Bande à part

La cassette à la rescousse
D’abord raillée pour son côté ringard et sa qualité sonore peu sûre, la cassette revient en force depuis quelques temps, soi-disant sous l’impulsion de la fameuse retromania ambiante. Pourtant, bien plus qu’une mode, c’est aussi, et surtout, un objet pas cher à produire, qui permet aux groupes lassés du tout numérique de pouvoir laisser une trace, quelque chose de palpable et d’insolite.

Il est difficile de ne pas associer le retour de la cassette audio au label californien Burger Records qui dès 2007 s’est lancé dans ce business alors considéré comme obsolète. Il aura pourtant fallu attendre quelques années supplémentaires pour que des gros médias US, de Pitchfork jusqu’au Los Angeles Times, mettent vraiment en avant cette petite structure de passionnés. On se souvient notamment de la Kitty Comp parue à l’été 2012 qui avait permis à Burger d’attirer l’attention. Pour rappel, Burger avait fait une compilation de charité pour opérer un chaton que les employés avaient retrouvé écrasé devant les locaux du label. Une initiative façon Trente Millions d’Amis qui a même été réitérée quelques mois plus tard, cette fois pour opérer un teckel, avec la the Wiener Comp, épuisée en quelques jours. Aujourd’hui, avec son catalogue foisonnant, Burger Records est donc mondialement connu et jouit d’une notoriété non négligeable dans la sphère des indépendants, sans pour autant lâcher ses précieuses cassettes, son esprit branleur et son savoir-faire DIY.

Ce format désuet, symbole des années 80, est en effet en vogue ces derniers temps et il est de moins en moins rare de voir des musiciens, issus des scènes indépendantes, avoir recours à la bande magnétique pour enregistrer et diffuser leurs chansons. A tel point que les articles fleurissent désormais, essayant de comprendre cette "tendance" et n’hésitant pas à s’imaginer un revival de la cassette, à la manière du vinyle. Un documentaire sur le sujet va même voir le jour, tandis qu’un Cassette store day se tiendra le 7 septembre prochain. A cette différence près, que si l’utilisation du support vinyle est marqué d'un cérémonial et de codes assez similaires à il y a 60 ans (sauf peut-être pour les hipsters qui n’écoutent pas les vinyles qu’ils achètent), celle de la cassette n’est plus tout à fait la même que lors de sa popularisation.


La cassette commence à se répandre au début des années 80 grâce aux nouvelles possibilités qu’elle apporte : la mixtape, la copie, les compilations et bien sûr son aspect nomade avec l’arrivé du baladeur K7. Sans la mixtape, le hip-hop n’aurait sans doute pas pu quitter les quartiers défavorisés du Bronx et être diffusé dans ceux plus branchés de Manhattan, puis à travers le monde. De même pour de nombreux groupes confidentiels qui sans la compilation et la copie n’auraient pu trouver un public, à l’époque où le web n’en était qu’à ses balbutiements. Avec le fameux Walkman les jeunes ont enfin pu s’affranchir du salon familial et écouter dans la rue les musiques qui les faisaient vraiment vibrer. Mais de tous ces avantages, la cassette en 2013 n’en possède plus aucun. Blogs, I-pod, playlist Spotify, échange de disque dur, Cloud, sont les nouvelles pratiques qui ont supplanté les innovations de la cassette et qui, de part leur facilité d’utilisation et leur immatérialité, s’imposent comme les meilleurs moyens de diffuser et partager la musique.

« La cassette, c’est un bon moyen de commencer, en gérant vraiment l'ensemble du processus, sans intermédiaire » Paul du groupe Volage

Pourtant, il y a bien une caractéristique propre à la cassette qui a su traverser les décennies : son appartenance à l’esthétique Do it yourself. Des marques de matériel audio comme Tascam vont par exemple mettre sur le marché des enregistreurs cassette, 4 ou 8 pistes, qui vont faire le bonheur des groupes fauchés. Alexandre, à la tête du label Croque Macadam et très attaché à la cassette, nous rappelle d’ailleurs l’importance qu’ont pu avoir ces pratiques : La cassette était vitale dans les milieux DIY des années 80. Il y avait une énorme scène cassette. D'ailleurs un certain nombre de volumes des Messthetics (compilations sur les scènes indés DIY) sont consacrés aux cassettes DIY. On y trouve des choses très intéressantes et hors du commun. Globalement c'est de la musique expérimentale mais on pouvait aussi trouver de la super pop comme les Cleaners from Venus ! On pense également à Daniel Johnston qui utilisait la bande magnétique pour enregistrer et dupliquer ses premiers disques, chez lui, dans son garage.



C’est cet esprit que de nombreux groupes reprennent aujourd’hui, souvent aidés par du matériel d’époque (alors que Sony a arrêté fin 2012 sa production d’enregistreurs cassette) et poussés par l’envie de produire quelque chose de personnel. Glenn Brigman du groupe indie-pop américain Triptides avoue sans détour son attachement à ce matériel bon marché : On bosse toujours sur notre Tascam 8 pistes. C’est simple, efficace, et ça apporte un charme rétro qu’on aime beaucoup. Avec ce matériel on peut vraiment produire le son qu’on veut, c'est-à-dire quelque chose d’épais mais aussi d’énergique. Le genre de sensation qu’on ne retrouve pas dans le numérique, où tout semble fragile. 

Paul du groupe français Volage, qui a sorti son premier EP sur cassette, explique lui aussi en quoi cela a été une évidence : La cassette c'est le support analogique le plus cool qu'on ait trouvé. Pour nous c'était un bon moyen de commencer, en gérant vraiment l'ensemble, sans intermédiaire. Et ça permettait en plus de travailler un peu le packaging sans trop de frais. Il y a l’idée du bel objet. Le vinyle c’est un super objet, c’est un vrai choix dans un shop. La cassette c'est pareil, c’est ludique et souvent en petits tirages, donc assez rares. On voulait être contents du tout. On s’est même amusés à faire des pochettes hyper débiles. C’est aussi le premier support qu'on ait connu enfants. On continue même à enregistrer sur des 4 pistes.

Il est vrai qu’en terme de coût de production la cassette est le support le plus cheap. Entre 40 centimes et 2 euros pour l’objet, 30 centimes et 2 euros pour le boitier, l’impression des covers souvent faite maison, il est assez facile de sortir une petite centaine de cassettes et de les vendre à la fin des concerts. D’ailleurs Alexandre, bien qu’amoureux du microsillon, n’exclut pas de sortir des cassettes sur Croque Macadam : Je comprends ce retour de la cassette quand je vois ce que ça coûte de faire un vinyle, ça douille ! Quand tu es un petit label vendre 300 ou 500 copies en vinyle c'est un vrai sacerdoce. Alors que faire 100 copies en cassette c’est un investissement bien moindre donc tu peux prendre plus de risques et t’as moins de quantité à écouler. Beaucoup de labels choisissent cette solution à cause de sa facilité de mise en œuvre, et je les comprends totalement !



Il reste néanmoins que l’objet est souvent pointé du doigt pour ses qualités sonores médiocres. Et ce n’est pas Guilhem, journaliste musical, aimant le son diffusé en 33 tours par minutes qui défendra ce support qu’il juge parfois gadget : La cassette a pour seul avantage le fait qu'elle soit facile à transporter (et encore, les nouvelles voiture ne peuvent plus lire une cassette aujourd’hui). En dehors de ça, la qualité de son est médiocre, il y a un souffle horrible et les aigus passent très mal. Sans parler de la bande qu'on a peur de casser à chaque fois que l'on rembobine, crayon à papier en main, ou qui peut se dérouler d'un coup sans prévenir en pleine lecture. Même pour un groupe que j’adore, je ne me vois pas du tout acheter une cassette, ce qui rend ses sorties exclusives sur ce support extrêmement frustrantes. Et là je pense notamment au coffret de the Go que Burger a fait paraître sur cassette l’année dernière. Malgré tout, je reconnais que c’est un support utile et qui doit exister, car sans lui des sorties, et donc des groupes, ne verraient pas le jour.

De ces critiques, Paul de Volage préfère y voir des qualités : D'un point de vue purement technique il est clair que la qualité sonore est bien meilleure avec un CD par exemple, il y a une dynamique beaucoup plus grande que celle de la bande magnétique. Mais j’ai tendance à dire que les défauts des cassettes sont en fait ses avantages. Pour les amoureux, comme nous, du son analogique, il y a sur ce petit support un peu cheap cette chaleur propre qu’on ne retrouve pas sur du numérique. Par exemple la saturation produite par la bande est très recherchée, c’est presque inimitable numériquement. Moi  par exemple je pousse volontairement un tout petit peu les niveaux lorsque je les duplique pour créer cette saturation de la bande. C'est tout simplement un autre langage, précise-t-il.

« La cassette est plus désirable. C’est un non-sens technologique et c’est ça qui la rend intéressante. » Alexandre
Erika Iris Simmons
Un autre langage qui traduit, comme le retour du vinyle, l’écœurement de beaucoup pour le tout numérique et cette irrépressible envie de pouvoir tenir quelque chose entre ses mains. La montée actuelle de la cassette est en partie liée à la dématérialisation, ça participe à un état d'esprit général de "slow technology", d’autant qu’il y a un côté désuet qui parle à beaucoup de nos jours, précise Alexandre avant de poursuivre : la cassette est plus désirable, c’est un non-sens technologique et j'imagine que ça la rend intéressante ! Le label Burger a aujourd’hui un petit succès car il s'est mis tôt sur le créneau, quand ça n'intéressait personne. Ils ont profité de ce désintérêt pour sortir des gros disques et quand le truc a commencé à prendre, ils étaient bien déjà bien installés.

Cette pulsion de la "re-matérialisation" de la musique a néanmoins peu de chances avec la cassette d’atteindre les grands circuits de distribution et les majors, comme peut le faire actuellement le vinyle. A priori donc, on n’est pas prêt de retrouver une K7 du dernier David Guetta à 15 euros dans les rayons de la Fnac, même si des "gros" indépendants commencent à s’y mettre (Domino, Bella Union, 4AD avec le Cassette store day notamment). En attendant elle bourgeonne sur les étals des disquaires indépendants, comme à Pop Culture Shop, rue Keller à Paris, où Fred vend depuis quelques temps des cassettes, un format, selon lui,  à la qualité aléatoire mais qui reste démocratique, grâce à un prix jusqu’à trois fois moins cher que le vinyle, tout en étant limité, donc rare, à cause de son faible tirage. 

Paul est de cet avis : Dans le contexte actuel, elle a d'abord un rôle marketing pour les petits groupes. Rendre le produit final sympa avec un coté très cool. Face à l’ampleur de la révolution numérique elle est finalement peu de chose. Si Alexandre croit en la cassette, il reste prudent et réaliste, préférant profiter du moment présent : Son rôle est assez mineur, c’est une charmante anomalie. J'ai tendance à dire que le phénomène cassette ne va pas prendre d'ampleur, mais il ne faut jurer de rien. Le vinyle est plus noble, plus intemporel en un sens. Les groupes, comme les auditeurs, qui veulent retrouver un format physique se tourne naturellement vers celui-ci. C’est pour ça que j’ai le sentiment que les disques tiendront mieux dans le temps, alors que ça me semble plus fragile pour la cassette. Une fragilité dans laquelle de nombreux groupes sans-le-sou sont obligés de se réfugier s’ils veulent laisser une trace de leur passage.
Punching Joe

mardi 20 août 2013

Thee Oh Sees-Moon Sick EP


Présenté comme les chutes de Floating Coffin, le dernier album studio de Thee Oh Sees, l’EP Moon Sick est sorti en avril dernier à l’occasion du Record Store Day .

J’avais émis quelques réserves sur Floating Coffin, un excellent disque certes, mais où la troupe de John Dwyer pêchait parfois par facilité, notamment sur quelques morceaux kraut-punk qui avaient du mal à décoller. Un style nerveux et psychédélique, désormais la marque de fabrique du groupe, que l’on retrouve ici sur "Human Be Swayed", une chanson cool mais finalement sans surprise, tant les Oh Sees semblent capables de produire ce genre de schémas en série.

Une vraie chute de studio en somme, heureusement entourée de trois autres morceaux plus aventureux. "Grown In A Graveyard" d’abord, transpercé par des bidouillages électroniques et où Mike Shoun se transforme en boite à rythmes impitoyable. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que Dwyer ait composé ce titre au moment où il préparait la réédition des maniaques La Machine chez Castle Face. "Sewer Fire" ensuite, où Lars Finberg de the Intelligence vient infecter le son des Oh Sees de touches post-punk vivifiantes. L’EP se termine avec "Candy Clock", friandise de pop-sixties agrémentée de Kelley Stoltz au clavecin et de Kristen Dylan Edrich (the Mallard) au violoncelle. Un très bon EP donc, qui élargit un peu plus la palette sonique de Thee Oh Sees.
Punching Joe

vendredi 16 août 2013

The Readymades-I’m a Man, I’m a Flower

Made in Sacramento 2/2



Après un premier épisode consacré à l’histoire de Public Nuisance, les génies sixties oubliés, on effectue un bond dans le temps pour se retrouver à l’orée des années 2000 avec the Readymades. Une plongée au-delà du lo-fi en compagnie d’une bande de gamins bien trop timbrés pour se faire une place à l’époque du "garage Converse".

C’est par une orgie rock’n’roll débridée que se conclue l’unique album des Readymades de Sacramento I’m a man I’am a flower. Une reprise apocalyptique de "Wild Thing", de plus de dix minutes, sous forme d’un jam sur-saturé qui se perd rapidement dans un brouillard de larsens, et autres sons inidentifiables, fascinant. Et forcément on pense aux Hunches, référence des années 2000 dans la catégorie "garage de l’extrême", dont la musique, trop brûlante pour cette période tiède, était animée par la même furie.


Pourtant, en bon groupe de lycée éphémère, les Readymades n’auraient jamais dû enregistrer de chansons. Le bassiste Charles Albright se souvient : "Nous étions trop jeunes pour penser à sortir un disque. En fait, les chansons ont été enregistrées après notre séparation. J’étais très attaché à ce groupe alors j’ai motivé tout le monde pour qu’on enregistre quelque chose, au cas où…j’ai bien fait finalement. On a aussi failli sortir deux 45 tours, un autoproduit et un sur le label de Scott Soriano, Moo-La-La Records, mais aucun n'a vu le jour." En effet, Charles a bien fait puisque douze ans plus tard le label de Los Angeles Mt.St.Mnt. (Mount Saint Mountain) vient d’éditer ces enregistrements inédits captés chez Chris Woodhouse, créant l’album I’m a Man, I’m a Flower, soit 13 titres garage-punk parfaitement amateurs et destructeurs.

Cette énergie folle, dénuée de considération pour le son, qu’on pourrait qualifier de no-fi, est le produit de la rencontre entres quatre ados désintéressés, qui voulaient simplement faire du bruit dans leur cave : "Le groupe s’est formé à la fin des années 90, poursuit Charles Albright, et était composé de moi-même à la basse, Candice Adams au tambourin, Jeff Melendez derrière les fûts et Sir Richard M. Haley au chant et à la guitare. On s’était rencontré dans un lycée de la banlieue de Sacramento. Avec Candice et Jeff on avait un groupe de punk hardcore, Milhouse SMF tandis que Richard jouait dans Wil Sweeties, un groupe fortement influencé par Billy Childish. On n’avait aucune ambition si ce n’est d’avoir un groupe ensemble et de tenter des choses. Je n’avais jamais joué de basse et Richard voulait s’essayer au chant."


De cette formation hasardeuse se dégage une tornade de spontanéité qui redonne foi dans le mot rock’n’roll. Cette immédiateté est d’ailleurs soulignée dans le nom même du groupe, en référence à Marcel Duchamps. Essentiellement composé d’éjaculations garage-punk d’1m30, I’m a Man, I’m a Flower, est un disque fracassé où rien ne tient debout, où tout dérive. On aperçoit donc les Hunches, mais aussi l’ombre titubante des Mummies tout comme le groove déchiré des Cramps. A côté de la plaque, les Readymades l’étaient donc forcément : "A l’époque on ne se sentait proche de personne. On jouait beaucoup avec les A-Frames, un super groupe. The Wizards aussi, des potes de Sacramento mais que personne ne connait. En fait on ne se retrouvait dans aucune scène garage à la mode à l’époque. Il y avait beaucoup de poseurs, ça ne nous correspondait pas. Finalement on avait plus de choses en commun avec des groupes actuels, comme Ty Segall, Thee Oh Sees ou toute la constellation Burger Records. Enfin je ne vais pas nous comparer à eux, ils sont bien meilleurs." 

Le groupe se sépare à l’amiable, les membres étant engagés dans d’autres formations (les Duchess of Saigon pour Richard M. Haley et une carrière solo pour Albright). Reste donc un disque, témoignage d’une période éphémère qui a cependant permis aux Readymades d’écumer les petites salles de concert de la côte Ouest : "Si l’on n'a rien sorti, on a quand même fait beaucoup de concerts. Je me rappelle de premières parties des Urinals, des High Fives. On a même dû ouvrir pour les White Stripes, mais je ne suis plus sûr. On ne faisait pas l’unanimité mais on rigolait bien quand on se rendait compte qu’on faisait fuir les gens. J’ai même fait une cassette avec les rires des spectateurs qui se foutaient de notre gueule lors d’un concert à San Jose." Pourtant, aujourd’hui, on n’a plus envie de rire, bien trop triste à l’idée qu’on ne pourra jamais voir Richard Albright et sa bande jouer "Ad Reinhardt Syndrome" ou la sublime "Pink". Tout comme on ne pourra probablement pas mettre la main sur le vinyle de Mt.St.Mnt., réédité à seulement 100 exemplaires ayant déjà trouvé leur propriétaire.

Quand à Sacramento, notre fil conducteur, Richard Albright nous en livre une vision loin des stéréotypes : "Sacramento est un ville attachante, qui mêle l’esprit de la Baie de San Francisco, toute proche, avec une ambiance Midwest. La vie y est très agréable et il ne faut pas la sous-estimer. Ma famille a ses racines là bas et je fais de mon mieux pour mettre en avant ses qualités et en faire un endroit cool. C’est facile d’y lancer un groupe et de commencer à répéter, même s’il manque la cohésion et la dynamique qu’on retrouve à San Francisco par exemple."

Propos recueillis par Punching Joe


♦Rappel : l'épisode 1 de notre mini-dossier "made in Sacramento" avec Public Nuisance.
♦Une playlist concoctée par Charles Albright, et le lien vers son bandcamp.

dimanche 28 juillet 2013

Big Tits-Ex-repeater 7''


Malgré les apparences, il n’y a aucune volonté ici de transformer un billet musical en machine à clics grâce à une URL putassière. Big Tits est bien le nom d’un groupe new-yorkais qui vient de sortir un excellent premier 45 tours.

Autre précision, ils ne sont pas non plus l’équivalent américain de nos délicats Gronibard. Pas de grindcore donc, mais plutôt une glam-pop sautillante qui n’a bien sûr pas échappé au radar de Matthew Melton, leader de Warm Soda, qui s’est empressé de réaliser une galette sur son label Fuzz City Records.


Fuzz City Records n’a pas été encore évoqué en ces lieux, pourtant le catalogue du label de Matthew Melton vaut le détour avec sa petite poignée de 45 tours où il est forcément question de glam acidulé et de power-pop lo-fi. On retient notamment ceux de Burnt Ones et d’Adam Widener.

Mais la meilleure sortie jusqu’ici est celle de ces fameux Big Tits, projet d’un certain Joey Genovese. Un titre par face et deux tubes glam-pop saturés qui n’ont rien à envier à Warm Soda, King Tuff et consorts. "Ex-Repeater" d’abord, toute en fuzz bubblegum, "I like it a lot" ensuite, qui se chante à tue-tête. On va suivre l’avenir du groupe de très près.
Punching Joe

Fuzz City édite également des compilations sur cassette, Summer of Fuzz, où l’on peut retrouver un autre titre de Big Tits, en écoute ci-dessous.


vendredi 12 juillet 2013

Beaches-She Beats

Chapter Music 2/2

Après la chronique du deuxième album de Dick Diver, on continue notre petit focus sur le label australien Chapter Music avec les cinq filles de Beaches, auteurs de She Beats, un puissant disque aux réverbérations shoegaze et psychédéliques.

Beaches était déjà apparu sur les radars indie en 2008 avec son premier LP. Le petit engouement qui a suivi la sortie a permis au groupe d’aller jouer aux Etats-Unis et notamment de se faire inviter aux All Tomorrows Parties et à l’Austin Psych Fest. En souvenir elles enregistrent même un 4 titres (Eternal Sphere) pour le label new yorkais Mexican Summer. S’en suit une période plus calme pendant laquelle Beaches peaufine à Melbourne ce She Beats. Un  disque qu’elles ont imaginé comme une œuvre collective et qu’elles ont pu travailler sereinement au Transient Studio, l’antre de Jack Farley.


She Beats est un album assez curieux qui, sous ses faux airs d’énième manifeste indie/noisy lambda, se révèle être une œuvre ambitieuse et grandement maîtrisée. Sur 11 titres, on ne trouve finalement que deux chansons répondant au format pop classique : la sautillante "Send them away", parfait single, et "Runaway" qui clôt le disque avec ses guitares catchy et son refrain léger. Pour le reste Beaches fait front, construisant des chansons où la puissance est de rigueur. Une partie de l’album est sous le signe d’un shoegaze qui, à la manière de leurs compatriotes the Laurels, convoque les vapeurs assourdissantes de Ride ("Out Of Mind", "Dune", "Weather"). Si la production est impeccable (joli travail sur les voix, basse monumentale), le disque ne se repose pas sur ce son et va chercher des compositions toujours plus sinueuses. "Distance" fait dans la transe tranquille avec ses cinq minutes de kraut-indie non sans rappeler Yo La Tengo. She beats comporte également quelques pistes instrumentales, et notamment "Granite Snake", énorme morceaux défoncé qui s’envole très haut. La deuxième partie du disque investit d’ailleurs des contrées plus psychédéliques. On retient par exemple la suante "Veda" avec ses tambours tropicaux et une guitare tout droit sortie de White Light/White Heat. Captivant et enivrant, She beats bat aux rythmes fracassés de ses aventurières soniques dont on attend déjà avec impatience le prochain LP.
Punching Joe


♦ Lire la première partie du focus sur le label Chapter Music.
♦ Ecouter le premier LP de Beaches sorti en 2008 sur le label Mistletone records.

mercredi 3 juillet 2013

Dick Diver-Calendar Days

Chapter Music 1/2

L’histoire est finalement assez banale dans le petit monde du rock alternatif : celle d’un gamin (Guy Blackman) qui s’emmerde dans une ville isolée (Perth, Australie) et qui décide d’éditer lui-même son propre fanzine musical pour partager sa passion. Le paquet de photocopies agrafées avec amour s’appelle alors Chapter 24, en hommage à Syd Barrett. Guy Blackman trouve aussi que Perth regorge de super groupes, mais comme tout le monde s’en fout, il crée un label et commence par vendre des compilations cassettes faites maison (dont un tribute à Sonic Youth). Chapter Music est en train de naître, nous sommes en 1992 et Guy Blackman s’apprête à écrire un nouveau chapitre dans l’histoire des labels DIY, celui d’une structure qui va traverser deux décennies en toute humilité, sans autre motivation que de donner sa chance à des groupes. Délocalisé ensuite à Melbourne, Chapter Music va suivre les envies de son fondateur et bâtir un catalogue varié et pointu, regroupant entre autres : The Cannanes, the Crayon Fields, Primitive Calculators, Tenniscoats, Sleepy Township (son groupe) ou encore Molasses. Aujourd’hui Chapter Music reste une valeur sûre, la preuve avec les sorties récentes des deuxièmes albums de Dick Diver (Calendar Days) et Beaches (She Beats).

Dick Diver est un quatuor de Melbourne qui colle parfaitement à l’esprit de Chapter Music: humble, discret mais qui frappe toujours juste. Sur Calendar Days ils atteignent un raffinement pop rare et signent un des disques de l’année.

Il est essentiellement question d’équilibre dans la pop, d’une harmonie parfaite enveloppant voix et instruments dans une même respiration. Tout en délicatesse et en minimalisme, Dick Diver a su capter en l’espace de 11 titres cet équilibre ultime. Pourtant, loin d’eux l’idée de courir après une innocence, une naïveté, souvent garants de la fameuse "fraîcheur", si rassurante, qu’on aime retrouver dans une pop-song. Leur musique fait au contraire preuve d’une sagesse moins immédiate, mais révèle des chansons intelligentes et précieuses.


"Blue and That" ouvre avec un clavier soyeux faisant flotter une voix Lou Reedienne. Une caresse langoureuse stoppée par "Alice" et ses guitares scintillantes. Dans la foulée "Calendar Days" persiste : quelques accords de guitare claire et un duo de voix mixte en osmose ponctué par un harmonica céleste ; on sait d’ores et déjà que le disque sera sublime. Économe comme du Field Mice, pudique comme du Go-Between, la musique de Dick Diver est autant habitée par ces illustres aînés que par sa propre grâce. ""Boys et "Two Year Lease" se réfugient ensuite dans une chambre lugubre, susurrant quelques notes tombées du ciel entre deux silences béats. "Lime Green Shirt" et "Bondi 98’" gambadent elles sereinement, toujours portées par ce son limpide, tout en retenue, qu’on voudrait entendre plus souvent chez les poppeux. Une production tellement juste que la musique de Dick Diver en devient presque irréelle, des étincelles enivrantes de "Gap Life", à la berceuse lunaire "Amber" qu’on aimerait prolonger pour toujours. Calendar Days n’est pas un rafraîchissement éphémère, mais un grand disque pop sincère dont seules de très nombreuses écoutes feront accepter la réalité.

Punching Joe

♦ La deuxième partie du focus sur Chapter Music avec Beaches.
♦ A noter que des membres de Dick Diver sont aussi dans les rangs d'excellents groupes australiens comme UV Race, Total Control, Boomgates ou encore Lower Plenty